Songe un peu
Marie Blanc. Jacques Folch-Ribas, Robert Laffont, 1994, 211 pages.
Le livre est présentement épuisé en format papier mais se lis facilement en ligne. Les quatre images sont, dans l’ordre, la couverture du livre papier, un médaillon avec une image historique(?) de Marie Blanc, une image de l’auberge aujourd’hui et finalement, le lac Témiscouata. Toutes ces images, à l’exception de la couverture du livre, proviennent du site de l’IREPI.
Série fiction
Ce n’est pas tous les jours que l’on découvre que l’innocente auberge qui nous accueille durant nos quelques jours de trop courtes vacances de la mi-août à Notre-Dame-du-Lac, sur les bords du lac Témiscouata, juste derrière la piste du Petit Témis[1], est le lieu d’une légende, celle de la Dame du Lac. Pour cette dame, un magnat des rails américain aurait été si motivé par son ardeur qu’il passa une commande secrète à un très jeune Frank Lloyd Wright, juste avant l’explosion de sa notoriété. Qu’une résidence champêtre de chasse et de pêche puisse avoir été construite au bord de ce lac qui commençait déjà, en cette fin de 19e siècle, à se faire connaitre comme une destination de villégiature, dans cette région recluse qu’est le Témiscouata, n’est pas en soi original. On ne les compte plus, ces hommes ayant amassé une fortune dans l’acier, le bois, les pâtes et papiers, les trusts intégrés verticalement ou horizontalement. C’était des hommes en possession de tous les conforts qu’une civilisation qui commençait à maitriser son urbanité pouvait espérer. Pourtant, plusieurs aimaient encore prétendre à un contact primal avec « la nature ». Et quoi de plus synonyme avec la nature « sauvage » qu’une région traversée d’une nouvelle ligne ferroviaire, comme le Témiscouata? Les chemins de fer étaient les autoroutes de ce tournant de siècle. Une de ces routes qui faisait ainsi le pont entre de vastes régions autrement infranchissables était l’Intercolonial. Celle-ci permettait, entre autres à l’industrie du bois, le long de la rivière Saint-Jean, en partant de Petit-Sault (Edmundston d’aujourd’hui) au Nouveau-Brunswick, et tout le long de ce corridor du nord-ouest[2] et dans la grande région du Témiscouata, au Québec, de faire le lien commercial avec le reste du pays, en passant par Rivière-du-Loup et Lévis. Tout ceci pour dire que c’est comme si ce bord de lac, du moment qu’il devenait accessible pour qui pouvait s’affrétait un Pullman ou s’achetait un billet a bord d’un train passager[3], devenait le lieu idéal pour vivre un moment à l’abri de la rumeur urbaine.
Si l’on revient à la mythologie « historique » du lieu, on découvrira en effet l’histoire de William D. Bishop, Jr. (William Eli dans le roman), fils d’un homme politique américain influent, mais surtout président de deux compagnies de chemin de fer, qui fit construire cette résidence vers 1905 afin de vivre sa relation avec Marie Blanc Charlier (dis Marie Blanc), une femme aux racines « exotique » (de Martinique, mais qui pouvait passer pour blanche). L’histoire autour de l’architecte demeure factuellement indéterminée, puisqu’autant les noms de Frank Lloyd Wright (1867-1959) que de Stanford White (1853-1906), évoqué dans la légende, semblent improbable, à la vue du bâtiment actuel[4].
Mais si l’on considère cette histoire d’une relation somme toute banale, mais intense au point de conduire à la construction d’un pavillon de chasse à l’architecture assez puissante pour soutenir sans ridicule une attribution à un jeune de Frank Lloyd Wright, et on met cela entre les mains d’un écrivain à la prose assurée et sérieuse comme celle de monsieur Jacques Folch-Ribas, on ne devrait pas alors s’étonner de passer quelques heures à y croire.
LA LÉGENDE QUI PREND SA SOURCE dans une trame historique sert ici à l’auteur comme l’armature métallique pourrait servir dans le montage d’une sculpture. Une fois le travail du sculpteur fini, elle n’est plus visible et on devrait oublier qu’elle est même présente. En ce sens, l’auberge qui existe véritablement est métamorphosée par l’œuvre littéraire. À bien y penser, nous en sommes heureux et reconnaissants, puisque laissés dans son historicité matérielle, le déroulement de cette relation entre William Eli et Marie Blanc comporte certainement son lot des zones glauques et d’ambiguïté troublante.
Mais c’est bien le propre de la littérature, et Jacques Folch-Ribas se montre dans cette œuvre à la hauteur de ses ambitions, d’avoir la capacité de transcender et de synthétiser la réalité afin qu’il n’en reste que la trame poétique et dramatique. Ainsi, à chaque étape de cette histoire, l’auteur fait vivre ses personnages (fictifs) dans ce « temps roman » qui est à la fois le temps réel de leur existence, ici la classe de ces brahmines, l’aristocratie protestante (WASP) dans le Boston de la fin du 19e, début 20e siècle, mais aussi un temps composé qui permet un enchevêtrement romantique avec des personnages de la réalité historique (comme une Isabella Steward Gardner et un Frank Lloyd Wright). La langue, les références artistiques et littéraires, les manières et les coutumes évoquées par l’auteur à propos de ses personnages ne font que renforcer cette bulle temporelle qui, loin de nous éloigné, nous le lecteur, par rapport à leurs possibilités d’exister, ne fait que rendre leurs fragilités humaines avec plus d’intensité et de tragédie.
On tournera la dernière page de ce roman de Jacques Folch-Ribas en étant assuré qu’autant Marie Blanc que William Eli ont vécu pleinement le sens matériel et spirituel de ce vers de Baudelaire, cité dans le roman : « Songe à la douceur ; d’aller là-bas vivre ensemble ! » Le lecteur contemporain aura, en plus, le bonheur « d’aller là-bas », sur place, s’imprégner de la douceur des lieux et, pourquoi pas, le bonheur alors inaccessible aux personnages, historique ou fictif : profiter du Petit Témis !
[1] L’an dernier, nous avons justement parlé du livre de Louis-Philippe Nault, Le Petit Témis—Une saga politique, qui raconte l’épopée de l’aménagement du parc linéaire cyclable sur l’emprise de cette ancienne voie ferrée entre nos deux provinces (le Nouveau-Brunswick et le Québec). Notre-Dame-du-Lac, en raison de son maire à l’époque, Réal Voisine (oui, le père de…), y tient un rôle qui vaut à lui seul le prix de la lecture.
[2] En fait, toute cette région, qui inclu aussi une bonne partie de la pointe nord-est du Maine, est de plus en plus référé par son nom historique, le Madawaska.
[3] Les wagons de ce train portaient incidemment la mention The Sportsman’s Route. Sur l’Auberge Marie-Blanc et son « vrai mythe », on lira avec plaisir la recension qu’en a faite l’unité Inventaire des ressources ethnologiques du patrimoine immatériel (IREPI) de l’Université Laval.
[4] Quoique la cheminée massive de pierres des champs qui trône en plein centre du bâtiment a indéniablement des allures proto-Wright. Le pavillon portait auparavant le nom de « Gray Lodge » et, incidemment, on aurait déjà attribué à Frank Lloyd Wright le surnom de « Gray Wolf ». Il a été impossible de confirmer ou d’infirmer cette dernière information. Pour un historique de l’auberge du point de vue de l’auberge Marie Blanc, voir sa page Histoire.