Une version de ce texte parait dans la revue de la Société d’histoire et de généalogie de Verdun (SHGV), Les Argoulets (Mars 2025 — Vol. 29, numéro 1).
Ceci est le troisième d’une série de quatre (4) articles consacrés à l’histoire, aux origines et à l’avenir du Natatorium, situé au bord du fleuve, dans le parc de l’Honorable-George-O’Reilly, à l’ouest de l’arrondissement de Verdun.
Pour décrire un peu la logique, le comment et le pourquoi des travaux publics utilisé dans la construction du Natatorium de Verdun, nous allons nous concentrer sur cette phase cruciale que furent les années 1935 à 1939. Il ne faudrait pas perdre de vue que nous avons choisi de restreindre nos informations à celles fournies par la lecture du The Leading Newspaper of the Third Largest City in the Province of Quebec, l’hebdomadaire distribué à toutes les adresses de Verdun, The Guardian.
La plage des années 1935-39 couvre également de façon déterminante le règne d’Hervé Ferland, celui que The Guardian aime appeler, pas toujours de manière flatteuse, « the fighting mayor » [1-0]. En fait, cela représente ses deux derniers mandats de deux (2) ans, lui qui avait remporté sa première élection en 1933. C’est la période de réformes, de consolidation et d’affirmation du maire Ferland sur le monde de la politique et de l’administration municipale verdunoise.
Ainsi, après être passé par une rude période d’apprentissage, durant la première moitié de la décennie, dans le sillage de la crise et de la dépression, marquée par la rupture et la dislocation des organismes caritatifs confessionnels, autant catholiques que protestants et devant l’ampleur désespérée et continue des besoins, c’est l’administration municipale qui prendre la relève du secours direct. Dans les circonstances, le secours directs se définie comme une allocation aux chômeurs financé par les trois paliers de gouvernement. Cette prise en charge forcée par les circonstances aura au moins l’effet de faciliter le passage vers une professionnalisation de l’administration municipal, surtout sur le plan de la gestion et des finances. Ce changement est incarné à Verdun dans la personne de Joseph Rienzo French [2-0], d’abord directeur des finances, puis l’un des premiers à définir les responsabilités de directeur général au Québec; un pas crucial dans la création d’une fonction publique municipale professionnelle.
Et c’est exactement ce qui est nécessaire à la troisième plus importante ville au Québec pour mener à bien ses ambitions civiques. Avec la nécessité de maintenir le secours direct à la masse des sans-emplois de Verdun et un maire qui cherche des solutions à la fois populaire et populiste, les approches qui combinent « dole » et travaux publics ont la cote. Ainsi, à la suite de son élection haut la main pour un deuxième mandat (en avril 1935), le maire Ferland et son conseil vont entamer des négociations en ce sens avec les deux paliers de gouvernement supérieurs. Ils souhaitent soutenir sans condition les chefs de famille (hommes seulement) sans travail et inciter une proportion de plus en plus importante de ceux-ci à participer dans des travaux publics municipaux, en contrepartie d’une bonification de ce soutien [3-0].
Image 02 : Joseph Rienzo French, dans une photo publiée en première page (The Guardian) du 5 mars 1937. Il fut directeur des finances et, par la suite, directeur général, soit le fonctionnaire numéro un (1) de la Cité, jusqu’en 1964.
Le plan « Work or Starve »
Il y a aussi une confluence historique heureuse. D’une part, la dépression entraine une disponibilité de la main-d’œuvre. D’autre part, la croissance démographique entraine une demande accrue en infrastructure municipale. Enfin, le territoire verdunois est attractif pour les familles ouvrières, autant francophones qu’anglophones. Mais afin de mettre à contribution cette force de travail, encore fallait-il convaincre les gouvernements de contribuer substantiellement, surtout sur le plan financier, à la réalisation des projets sélectionnés et favorisés par les élus municipaux.
The Guardian rapporte régulièrement cette valse entre les capitales (mais le plus souvent avec Québec). Ces échanges se faisaient par lettres, parfois même publiées dans The Guardian, mais la plupart du temps sous forme de rencontres directes. De nombreuses délégations comprenaient le maire, des conseillers municipaux, les fonctionnaires municipaux clés [4-0], des représentants religieux, commerciaux et de l’important lobby des propriétaires de Verdun (Proprietors’ League—essentiellement francophone). Ces derniers n’étaient toutefois pas toujours sur la même longueur d’onde avec certains membres du conseil municipal.
Le modèle que finira par mettre en place Verdun, et repris comme étant exemplaire par plusieurs municipalités, s’appuiera sur le levier financier des gouvernements supérieurs et une prise en main locale. En effet, ce qui distingue ce système de celui qui existait avant 1936 (ou même après 1939) est que l’administration et la gestion des sommes et des programmes étaient prises en charge par la municipalité.
Après que le maire Ferland se soit assuré d’un troisième (et dernier) mandat (en avril 1937), on passera rapidement à un système baptisé « work or starve » [5-0]. Dès 1936, le maire parlait du système verdunois comme étant une forme de New Deal à la sauce verdunoise [5-1], très probablement une référence à la Works Progress Administration (WPA) américaine, dans l’air du temps dans les milieux municipaux de l’époque. La municipalité continuera d’assurer le secours direct aux invalides et aux veuves (jusqu’en 1938). Un système de pension national (géré par la municipalité) entre en vigueur en 1936 [5-2]. Toutefois, à compter d’août 1937, pour continuer à bénéficier du secours public, on devait obligatoirement participer aux travaux publics [5-3]. La semaine sera de 44 heures à un taux de 40 cents (17,50 $/semaine — 375 $ en 2025) [5-4]. Dans ce cadre, le projet du Natatorium est annoncé en juin 1938. Sa mise en chantier est cependant repoussée d’un an (la priorité va à l’autre grand projet municipal, l’Auditorium), pour finalement ouvrir à l’été 1940.
De cette histoire, on garde le souvenir qu’autant l’Auditorium que le Natatorium ne sont pas le fruit d’un travail civique entièrement volontaire, mais plutôt le résultat d’un plan que les contemporains avaient baptisé « work or starve ».
À venir
La prochaine (quatrième) et dernière chronique portera sur le Natatorium lui-même (le lieu, le bâtiment et son avenir). Nous ferons aussi un encart sur les préparatifs et les festivités entourant le jour de l’inauguration (le vendredi 12 juillet 1940), et ce, malgré la guerre qui rageait.
Sources et références
Hebdomadaire The Guardian, volumes de 1931 à 1940, accédés à la Salle Canadiana de la Société d’histoire et de généalogie de Verdun (SHGV).
Chapitre 4 — La crise des années 1930, pp. 123-158. Denis Gravel et Hélène Lafortune, Verdun, 125 ans d’histoire (1875-2000), 2001, 318 pages.
Des bons aux chèques : aide aux chômeurs et crise des années 1930 à Verdun. Suzanne Clavette, thèse de maîtrise, Université du Québec à Montréal, 1986 (non publié, mais disponible pour consultation en format microfiche à la BAnQ).
Les prix convertis en dollars de 2025 ont été calculés à l’aide de la feuille de calcul de l’inflation fournie par la Banque du Canada.
Notes au texte
[1-0] Juste avant les élections municipales du 1er avril 1935, il y a l’article suivant : Killfeather, Smith, Brown, Lafrance On Council Slate—The Guardian—Vol. VII. No. 13—Friday, March 29th, 1935—Front Page;
Dans l’article en plein centre de la première page, on peut lire : « In the mayoralty contest, the present chief-magistrate, Herve Ferland, has two worthy opponents in the persons of Ex-Mayor Chas. M. Allen, for 12 years in Verdun public life, and William Bell, perennial president of the Verdun Voters League. Ferland, bearing the title of the ‘fighting mayor’ has done a yeoman service for the unemployed, […] ». Quelques mois plus tard, dans le cadre d’élection fédérale où Ferland se présente comme candidat indépendant (tout en continuant d’exercer sa charge de maire) :
Ferland Forging to Fore Phrases Fine Programme—Fiery Foe of Verdun’s Oppressors Running For Federal Seat Under Independante Banner—The Guardian—Vol. VII. No. 40—Friday, October 11th, 1935—Front page;
L’article sous ce titre nous apprend que : « Herve Ferland, the fighting mayor of Verdun, who has done more to keep the city in the public eye than any official ever to grace the council chamber, has now thrown his hat into the ring in Federal politics and is presenting himself as an independent candidate with a platform of ‘Verdun First’ with a leaning towards the eradication of unemployment and taxation. » Ce thème d’un maire qui lutte au quotidien pour le bénéfice des citoyens de Verdun est récurrent comme caractéristique de l’homme politique qu’était Hervé Ferland.
[2-0] J. R. French, Centre of Debate . . Mooted as Manager and Controller… Duties Yet to be Outlined . . Would Receive Salary of 8,000 Dollars ($171 578 en 2025)—The Guardian—Vol. IX. No. 53—Thursday, December 30, 1937—Front page;
Sous le titre « French as Manager » on peut lire : « The Council deliberated some time on the plan to appoint J. R. French, director of Finance, manager and controller of Verdun, in addition to his present position. […] before such a proposal is adopted, the duties of managers and controller must be fully outlined and agreed upon by the Council. » Ses nouvelles fonctions seront confirmées l’année suivante.
[3-0] Work for relief plan explained; to aid jobless—Mayor Issues statement giving reasons for adoption of system—The Guardian—Vol. IX. No. 22—Friday, May 28, 1937—Front Page;
Dans un texte où le maire s’adresse directement aux citoyens, on peut lire : « We wish first to classify the unemployed in such a way that we can show the Provincial and Federal authorities how many unemployed can work, how many will not work and how many are unable to do so. » Et dans le paragraphe suivant : « It is understood that everyone will be called upon to report to work exclusively for his relief. The work will not be hard, and will serve to improve the parks and playgrounds of the City […] ».
Ceci ne met toutefois pas fin à la controverse, puisque, quelques semaines plus tard, dans l’article : Ferland Asserts Plan is Success—“Allegations by Montreal Agitators are Unfounded” he stated—The Guardian—Vol. IX. No. 26—Friday, June 25, 1937—Front Page; on peut lire :
« The work-for-relief system now in force here has been completely successful and any reports to the contrary by Montreal “agitators” have been unfounded’ Mayor Ferland told The Guardian yesterday in answer to allegations the unemployed in Verdun were discontented with the plan. » L’article conclu en nous informant que : « Also, every effort is being made to place willing workers in regular employment and a special bureau has been set up for this purpose, the Mayor concluded. » Évidemment, il aurait fallu remettre un prix au maire Ferland pour sa délicieuse formule de « Montreal agitators ».
[4-0] Mayoral Party Goes to Quebec—The Guardian—Vol. IX. No. 9—Friday, March 5, 1937—Front Page;
Il y a plusieurs de ces descriptions de voyages dans les capitales, avec plus ou moins de succès. Celui-ci spécifiquement se trouve dans un petit encadré en première page et dit : « Mayor Ferland, Director of Finance J. R. French, Arthur Burgess, city clerk, Henry Hadley, city engineer, left yesterday afternoon for Quebec, where they will interview the Premier and ministers regarding the Verdun bill which is to come up before the Private Bills Committee next Wednesday. »
[5-0] “Work or starve” Scheme value is proven; Fifth Month Total Favorable—Decrease of $37,406 [$802,260 en 2025] is Noted Despite Cost of Materials Added—Notable Drop in Number of Cases—Ease on Government Treasuries—The Guardian—Vol. IX. No. 52—Thursday, December 23, 1937—Page Three;
Le premier paragraphe de l’article nous apprend : « If any doubt existed as to the value of Verdun’s ‘Work or Starve’ unemployment plan, which is now in its fifth month of operation, it is dispelled this week with the release of a comprehensive statement issued from the offices of J. R. French, Director of Finance, which shows expenditures for relief works and municipal assistance as compared with the cost of straight direct relief, which was in effect last year. »
[5-1] Ferland Acclaimed!—Verdun Mayor Flays policy of Duplessis—[…] Candidate for Division in Provincial Campaign Says Real Conservatives Cannot Ally themselves with “Unholy” Union [Nationale]—Important Statements—Welcomes All-comers to Participate in Ferland-Godbout ’New Deal’”;—The Guardian—Vol. VIII. No. 29—Friday, August 14th, 1936—Front Page;
Le premier paragraphe de l’article commence : « Over 3,000 enthusiastic followers assembled last night at the second meeting of Mayor Herve Ferland’s political campaign held in the St. John D’Evangelist Hall, in Point St. Charles. […] ». C’était dans le contexte de la campagne électorale provinciale qui portera au pouvoir pour une première fois les conservateurs (Union Nationale—UN) de Maurice Duplessis. Dans Montréal-Verdun, c’est le candidat de l’UN, Pierre-Auguste Lafleur qui sera reporté au pouvoir.
[5-2] City of Verdun—Public notice—Old age pensions—The Guardian—Vol. VIII. No. 28—Friday, August 7th, 1936—Page Three;
Le texte de cette notice de la ville se lit : « NOTICE is hereby given to all concerned that applications for old age pensions, under Act Edward VIII, chapter 1 of the Province of Quebec, may be made at the office of the Medical Officer of Health for the City of Verdun, new police and fire station, 4400 Lasalle Boulevard.
Such pension is granted to persons of 70 and over, British subjects, who have 20 years’ residence in Canada and 5 years in the Province of Quebec and who are otherwise entitled to such benefit.
Given at the City Hall, Verdun, P.Q., this 5th August, 1936. —H. Ferland, Mayor—A. J. Burgess, City Clerk. »
[5-3] Work program started Monday proves success—Seven hundred Former Dole Recipients Now Engaged In City-wide Improvement Projects—Trouble, Rumoured at Last Week, Has So Far Failed to Materialize—Most of the Unemployed Prefer New Plan Mayor Ferland Claims—The Guardian—Vol. IX. No. 32—Friday, August 6, 1937—Front Page;
Dès le premier paragraphe, le journaliste anonyme de l’article nous apprend : « Verdun’s Quebec-sponsored $360,000 [$7,721,000 en 2025] municipal improvement program, launch on Monday with automatic abolishment of direct relief, has been a complete success according to Mayor Herve Ferland, and today seven hundred former dole recipients are at work as regular city employees. »
C’est le début du programme que les gens finissent par appeler « work or starve ». Le nouveau programme semble passer assez bien en partie à cause de la « prime » au travail, ainsi : « On average the men are receiving twenty per cent more money than they were getting on relief […] ».
[5-4] Relief Workers Protest to Quebec—Minister Requested To Set New Schedule for Relief Projects—Delegation Submit Protest to Minister of Labor—Demand 44-hour Week at 40 Cents Per Hour on all Relief Projects—Accompanied on Trip by Ald. Emile Ste. Marie—The Guardian—Vol. X. No. 28—Friday, July 15, 1938—Front Page;
Il semble que ce fut le taux en vigueur pour les deux prochaines années de travaux municipaux.