Une version de ce texte parait dans la revue de la Société d’histoire et de généalogie de Verdun (SHGV), Les Argoulets (octobre 2023 — Vol. 27, numéro 3).
Ceci est le premier d’une série de trois (3) articles sur le quartier Crawford Park, situé à l’extrémité ouest de l’arrondissement de Verdun.
Verdun a la chance de posséder une multiplicité d’habitats et de quartiers. Ils sont le fruit de fortes poussées démographiques dans les premières décennies du 20e siècle et d’un rapide développement résidentiel, lui-même justifiant l’implantation d’une diversité de services commerciaux et municipaux en appuie à cette croissance [1]. Ces quartiers verdunois se distinguent par des textures et une histoire bien à eux. Pour qui veut se donner la peine d’observer et d’en déchiffrer les traces dans son bâti, un environnement urbain peut se faire plus ou moins loquace. Cela se fait par le détail des matériaux ou des techniques constructives, fréquemment même le gabarit d’ensemble d’une rue. Sur la terre ferme (comme on le dit à Verdun), le cadre bâti et souvent certaines particularités de son viaire permettent de se situer ; on commence par les unifamiliales, les duplex et les jumelés de l’ouest, les larges triplex alignés du centre et finalement les petits duplex et triplex hétéroclites de l’est de Verdun. Et qui pourrait se confondre parmi les habitations modernes et renouvelées de L’Île-des-Sœurs, avec ses multiplex, ses maisons de ville ou, comme d’un nouveau standard, ses tours signatures ? La trame des rues de l’est, avant la rue de l’Église, murmure des origines de Verdun. L’empreinte mature et assumée des longues avenues du centre parle de la solidité de la vie civique de Verdun, de la Grande Guerre à la Deuxième Guerre. Et finalement, cette impression de « banlieue en ville » s’incarne dans toutes les rues de l’ouest de Verdun, passée le boulevard Desmarchais, et représente bien la prospérité tranquille et affirmée des Trente Glorieuses [2].
Je n’ai même pas encore parlé du secteur de l’arrondissement qui fera l’objet de ce billet, ainsi que des deux prochains, Crawford Park, à l’extrémité ouest de Verdun. Il faut dire que pour les non-initiés, on découvre souvent le quartier, aussi connu sous la désignation du « Westmount de Verdun » [3], comme d’aucuns découvriraient une sorte de Shangri-la urbain [4], mystérieusement laissé à poursuivre une évolution qui lui donne toujours, au-delà du temps, un caractère de jeune banlieue idyllique, harmonieuse et tranquille.
Les Crawford (père et fils) ne sont que les derniers à laisser une marque toponymique sur ce territoire. Mais bien avant l’arrivée des Français ou des Anglais, l’île de Montréal ainsi que sa vallée adjacente avait longuement et extensivement été fréquentée et utilisée par un groupe maintenant identifié comme les Iroquoiens du Saint-Laurent [5]. L’histoire documentée commence toutefois pour nous en 1665, lorsque les Messieurs de Saint-Sulpice, seigneurs ecclésiastiques de l’île de Montréal, font la concession de terres dans ce territoire, à la limite ouest de l’implantation urbaine, à huit « braves » qui auront la défense de cette « Côte des Argoulets ». En 1671, la partie qui sera plus tard la terre des Crawford est concédée au Major Zacharie Dupuis, qui la renomme Verdun, probablement du nom de son village d’origine, Notre-Dame de Saverdun (département de l’Ariège). Immédiatement après, en 1673, Dupuis fait don de cette terre à l’une des cofondatrices (avec Jeanne Mance) de Ville-Marie, Marguerite Bourgeoys ; elle est aussi fondatrice des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. La maison que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de son propriétaire à partir de 1769, Étienne Nivard de Saint-Dizier (marchand), fut construite en 1710 par les Sœurs. En 1824, la maison et les terres sont vendues aux enchères à Joseph Chapman (aussi marchand). C’est finalement en 1842 que le tout est acquis par l’homme d’affaires John Crawford, un des cofondateurs du village de la Rivière Saint-Pierre (1874), qui deviendra ensuite le village de Verdun (1876). Sur ce terrain, il fit construire sa maison qu’il nomma « Verdun House » et baptisa l’ensemble Crawford Park. Cette terre est scindée par le creusage (1854-56) du canal de l’Aqueduc [6 - 7].
En 1881, une fraction de la terre à l’est est vendue en vue de la création du Protestant Lunatic Asylum. Le fils de John Crawford, le lieutenant-colonel John Molson Crawford (1838-1923), aussi un des cofondateurs du village de Verdun et son troisième maire (1884-1892) vend, en 1912, ce qui reste de sa terre à l’ouest. L’acquéreur est une compagnie de promotion immobilière bien implantée à Verdun, la Greater Montreal Land Company (GMLC), aussi connue en français comme la Compagnie des terrains de la banlieue de Montréal—CTBM.
Même avec John Molson Crawford en tant que maire, l’administration municipale tentera longuement et énergiquement de s’opposer à l’expansion d’un Lunatic Asylum (maintenant l’Institut universitaire en santé mentale, Le Douglas) sur son territoire. Entre autres choses, à cause des risques de dépréciation des propriétés émergentes et du retard que cela engendrerait dans le développement de cette partie potentiellement stratégique de Verdun. Au tournant du nouveau siècle, le village devient une ville (1907 - 6,450 habitants). La nouvelle ville maintien, dans la morphologie de son extension viaire, le même rythme en quadrilatère qui lui avait parmi de diviser de façon si productive, rentable, voire même abordable, son territoire à l’est. Ceci était à ce point vrai qu’un plan municipal de 1910 ouvre jusqu’à trois rues à travers le terrain de l’hôpital pour la relier à son territoire à l’ouest. L’institution viendra, malgré ses protestations, lui bloquer le chemin en érigeant ses premiers bâtiments dans ces axes. Encore aujourd’hui, il est facile de voir que les lignes des rues Beurling et Monteith, du côté est, pourraient se poursuivre dans celles des rues Churchill et David, respectivement, dans le secteur Crawford Park à l’ouest. On peut sans effort s’imaginer les liens urbains, commerciaux et humains, facilités et renforcés si cette volonté municipale avait abouti.
Sur cette carte, il est clairement possible de voir la percé (jamais réalisé) de l’avenue de l’Aqueduc (ligne rouge—maintenant la rue Beurling du coté est et la rue Churchill, côté Crawford Park) à travers le terrain de l’hôpital Douglas. On aperçoit bien aussi les premières avancées de rues du côté Crawford Park, du fleuve jusqu’à ce qui est maintenant la rue Ouimet. Source : Map of the City of Montreal including Westmount, Maisonneuve, Outremont, Verdun & Mount-Royal/Made & prepared by L.D. Croteau, Civil Engineer & Land Surveyor (1914) — Archive de Montréal
Très tôt dans le nouveau siècle, Verdun s’était forgé la réputation, dans les milieux municipaux canadiens, d’être The Working Men’s Paradise [8]. Elle œuvrera d’arrache-pied pour maintenir cette réputation d’offrir un environnement de vie sain, propice à l’épanouissement d’une jeune famille de solide classe populaire ou moyenne, dans une municipalité soucieuse de fournir les services essentiels de la ville moderne, comme une eau courante potable à tous les bâtiments et même l’électricité, le tout à un prix abordable (c’est-à-dire à un niveau de taxes foncières qui ne faisait pas fuir les petits propriétaires). Mais ce début de 20e siècle ne s’ouvre pas seulement sous le signe de la croissance tranquille et de la modernité. La CTBM, en achetant des Crawford ce dernier morceau de Verdun, avaient bien l’intention de le développer avec la même célérité que les autres lots sur les rues et les avenues de la ville. Elle envisageait d’y ériger comme ailleurs des triplex, des duplex et quelques habitations jumelées individuels qui se vendraient rapidement et avec l’enthousiasme caractéristique d’une ville qui croît à tel point qu’elle se situera bientôt au troisième rang provincial en matière de population, dès la décennie 1920. C’est à ce moment que la rupture dans le territoire municipal engendré par les terrains de l’hôpital et l’impossibilité de créer des liens par l’une de ses rues intérieures viendra sérieusement handicaper la jeune municipalité en pleine croissance ainsi que l’élan des promoteurs [9].
Le développement urbain de la Cité de Verdun juste avant 1930. Crawford Park est à l’extrémité gauche de la carte, en rose (identifié par le numéro 26). On voit qu’à défaut d’avoir réussi à prolonger l’avenue de l’Aqueduc, le seul accès au secteur demeure le boulevard LaSalle. Cette situation handicapera de façon majeure son développement avant la fin de la Deuxième Guerre et la généralisation de l’automobile. Extrait de la carte Underwriters’ Survey Bureau — BAnQ
En ce début de siècle, il n’y a pas que la coupure urbaine de l’hôpital qui pèse lourd. La réalité fait que le nouveau territoire demeure, par rapport au reste de Verdun, disproportionnellement loin et difficile d’accès ; la possibilité pour un ménage moyen de posséder une voiture pour ses déplacements étant encore plusieurs décennies dans le futur. Crawford Park est à bonne distance des opportunités d’emplois et des commerces en tout genre, ce qui engendre des ventes de parcelles faméliques. La ville, dans un plan approuvé dès 1913, ouvre malgré tout les rues, du fleuve à ce qui est maintenant la rue Ouimet, dans l’espoir d’un essor rapide. Sur les îlots urbains ainsi formés, on aménage le long des rives de multiples lots constructibles d’une dimension normalisée de 25 pieds en façade et de 85 pieds en profondeur, avec au centre des îlots une ruelle d’environ 15 pieds. À cette époque, celles-ci s’avèrent essentielles pour donner l’accès aux cours et de cette manière permettre la distribution des services municipaux et privés (charbon, mazout, téléphone, collecte des ordures, etc.) Ceci est le standard de développement dans le reste des rues de Verdun (souvent même réalisé par la CTBM) et pour la vaste majorité des lots résidentiels et même commerciaux alors développé sur l’île de Montréal avant 1930. Ainsi, avant la Dépression, seules 75 parcelles sont vendues et des immeubles en rangée, des duplex jumelés et quelques triplex y sont érigés [10]. C’est à ce moment que la CTBM jette l’éponge et vend une partie substantielle du territoire à une jeune compagnie de promotion immobilière, la Parkdale Homes Development Corporation (avec André Aisenstadt à sa tête, à partir de 1939). Nous continuerons cette histoire dans la deuxième partie.
Notes et sources
[1] Entre 1911 et 1921, la population de Verdun fait plus que doubler, passant de 11,629 à 25,001 (+114,99 %). Durant la décennie 1920, cette croissance est de +143 %, pour atteindre 60,754 habitants en 1931, ce qui fait de Verdun la ville avec la plus forte poussée de population au Canada et la plus haute densité sur un territoire urbain (24,298 hab./mile carré). Verdun devient la troisième ville la plus populeuse dans la province, un statut qu’elle gardera jusque dans les années 1960 (Statistique Canada—Classement des 10 municipalités les plus peuplées, 1901 à 2021 — Géographie : Québec). Voir aussi la section The Years of Growth (p. 12-13), de l’indispensable livre de Monsieur Serge Marc Durflinger, Fighting From Home—The Second World War in Verdun, Quebec (UBC Press, 2006) ;
[2] Sur la notion des Trente Glorieuses, voir l’ouvrage Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975 (Fayard, 1979), de l’historien crédité pour l’expression, Jean Fourastié ;
[3] Dans l’article Un petit cottage dans le « Westmount » de Verdun, de la section immobilier du quotidien La Presse, mise à jour le 7 mai 2008, on trouve la citation suivante : « […] ce quartier est si harmonieux que certains n’hésitent pas à la qualifier de « Westmount » de Verdun, malgré son côté modeste » ;
[4] Shangri-La est une référence au lieu fictif et mythique mentionné dans le roman de l’auteur anglais James Hilton, Lost Horizon, publié en 1933 ;
[5] Sur les Iroquoiens d’avant l’arrivée des Européens, on consultera Peuple du maïs : les Iroquoiens du Saint-Laurent, Roland Tremblay, Édition de l’Homme, 2006 ;
[6] Une source générale sur l’histoire de Verdun, publié lors du centenaire de la Ville, en 1976, on consultera Histoire de Verdun, 1665/1876-1976 (Julien Déziel). Beaucoup d’information sur les premières concessions et les premières décennies du village et ensuite de la Ville ;
[7] Pour une autre source plus contemporaine sur l’histoire générale de la Ville de Verdun, de la colonie jusqu’au 125e anniversaire de la Ville (juste avant les fusions municipales forcées de 2000), voir l’ouvrage de Denis Gravel et Hélène Lafortune, Verdun, 125 ans d’histoire, 1875-2000 ;
[8] Pour comprendre la mentalité de croissance et d’expansion qui avait cours dans la jeune Ville de Verdun au début du siècle dernier, rien ne vaut mieux que de consulter l’article de Frederick Wright, The City of Verdun—The Working Men’s Paradise, dans Canadian Municipal Journal, vol. XI, no. 9 September 1915, p. 318-23.
[9] Pour une bonne chronologie abrégée de l’évolution du secteur, voir le site Web du Grand répertoire du patrimoine bâti de Montréal, l’article Le voisinage Crawford ;
[10] Pour un historique beaucoup plus fouillé du secteur, on consultera avec plaisir l’article de David D. Brown dans A Topographic Atlas of Montreal (direction de l’édition : Jeanne M. Wolfe et François Dufaux), Crawford Park in Verdun : Pragmatism with a Pinch of Utopian Vision, p. 50-54 (McGill, School of Urban Planning, 1992) ;