Une version de ce texte parait dans la revue de la Société d’histoire et de généalogie de Verdun (SHGV), Les Argoulets (mars 2024 — Vol. 28, numéro 1).
Ceci est le troisième d’une série de trois (3) articles sur le quartier Crawford Park, situé à l’extrémité ouest de l’arrondissement de Verdun. Il y aura un dernier épisode, qui sera un parcours à travers le quartier.
Pour le meilleur ou pour le pire, le promoteur immobilier principalement responsable des maisons de type cottage qui marquent de façon si caractéristique le paysage urbain à Crawford Park est Parkdale Homes Development Corporation (PHDC). Sa contribution spécifique est même honorée par le nom d’une rue (Parkdale) en plein cœur du quartier. Et comme nous l’avons vu dans les deux articles précédents de cette série, c’est une suite de hasards et de conjonctures assez singulières (isolement extrême de la trame urbaine de cette partie de Verdun par rapport au reste de la ville, la Dépression de la décennie 1930, l’effondrement consécutif du foncier qui force une consolidation des lots, vente de ces lots à 25 $ par la ville, etc.), beaucoup plus qu’avec un plan urbain bien défini, que le promoteur profitera pour faire sa fortune, et du même coup, doter ce quartier de son paysage caractéristique.
La compagnie ne travaille toutefois pas de manière isolée. Durant cette période, du début de la guerre en 1939 jusqu’en 1946-47, avec l’achèvement presque complet de la construction des lots, les architectes qui ont travaillé pour ou en collaboration avec PHDC on fait appel à des modèles architecturaux et d’aménagement qui commençaient à faire consensus et modelé en Amérique par des aménagements comme à Radburn, au New Jersey (1927). En 1943, Montréal fêtait son tricentenaire et c’est dans ce contexte qu’est lancé le projet de la Cité-Jardin du tricentenaire (dans Rosemont, à côté du Jardin botanique), un quartier résidentiel pour ouvriers développé en coopérative, dans l’esprit des cités-jardins. Ce mouvement d’origine britannique voulait offrir le meilleur de la ville dans un paysage qui évoque la douceur d’un village. Cela se concrétisait par une trame de rues organiques, des lots pour résidences unifamiliales (de types Arts & Craft, Strawberry box et Cape Cod) et une présence généreuse de la nature. Hampstead, accoté à Côte-des-Neiges et Notre-Dame-de-Grâce, incarne dans sa trame et son bâti le meilleur de ces idées réalisées.
Ces principes d’aménagement, qui cherche à éloigner les « nuisances » urbaines et à proposer une architecture résidentielle à la fois simplifiée, flexible, mais conservatrice trouvent leurs racines dans la recherche d’un paradigme nouveau pour la famille canadienne. Cela découle d’une volonté nationale de voir cette jeune génération libérée de la stigmatisation associée à la densité, de la location en générale et à Montréal, des plex synonymes de vétusté et de taudis [1]. Surtout, les programmes fédéraux visaient à créer une nation de propriétaires, centrée autour de la cellule familiale, préférablement de classe moyenne [2].
Schéma A | 1942 | Proposition d’aménagement | Crawford Park | Voir note [3]
Dans le cas de Crawford Park, c’est grâce à une collaboration avec l’architecte Samuel Gitterman (1911-1998), un diplômé de l’école d’architecture de l’université McGill (1935), que le quartier, en haut de la rue Ouimet, prend les formes organiques qu’on lui associe. Embauché par le ministère de la Défense et travaillant à partir de 1939 pour la National Housing Administration fédérale, Gitterman est « prêté » à la PHDC pour penser l’aménagement urbain. Un autre diplômé en architecture de l’université McGill (1936), Louis B. Magil (1908-2011), fondateur du géant de la construction qui porte encore son nom, viendra l’épauler dans la conception des cottages et assurera la supervision des travaux.
Schéma B | 1942 | Proposition d’aménagement | Crawford Park | Voir note [3]
Deux propositions seront mises sur table (schéma A et B), mais les conditions difficiles de la guerre font que seules les branches semi-organiques en cul-de-sac des avenues Foch et Lloyd George, illustrées sur le plan B, seront complétées avant 1943. Le plan « final », montré sur le schéma C, restera lettre morte, mais illustre les idées de déploiement organique de la trame. La rue Leclair venait se fondre, tout en rondeur, dans la rue Crawford Bridge, qui devenait alors un axe majeur. C’est finalement le travail illustré sur le schéma D (1945) qui donnera naissance à l’aménagement de Crawford Park ; une fusion entre les aspirations de la cité-jardin, une trame orthogonale qui ne cède pas tout à fait ses droits et les aspirations domestiques incarnées par le nouveau standard canadien d’habitation. PHDC devient Crawford Park Développement Corporation en 1945 et fait don en 1946 du site au centre du terrain pour que la ville puisse y aménager un parc.
Schéma C | 1943 | Proposition d’aménagement | Crawford Park Extension | Voir note [3]
Un dernier mystère. Sur la rue Leclair, entre la rue Ouimet et le boulevard Champlain, du côté est, on constate une série de duplex jumelés qui font manifestement partie d’un ensemble contemporain, mais distinct de celui de Parkdale. Face à la demande criante en logements pour les vétérans et avec l’appui du fédéral, la Ville décida (malgré l’opposition de la population locale déjà bien installée) de permettre une plus grande densité (136 logements) par rapport à ce qui se trouve du côté développé par PHDC (46 cottages) [4]. Ce bout de rue montre comment la variété est souvent une alternative positive.
Schéma D | 1945 | Modification à l’aménagement | Crawford Park Extension | Voir note [3]
Dans le prochain numéro, nous vous invitation à mettre vos meilleurs souliers de marche urbaine et nous suivre sur un parcours dans Crawford Park.
The Gazette, vendredi le 22 septembre 1944
Notes au texte
[1] Sur les conditions parfois difficiles dans les plex de Verdun (et Montréal plus généralement), voir Manufacturing Montreal, chapitre 9. Sur les conditions à Verdun, spécifiquement, la thèse suivante est souvent citée : The Social Adjustment of British Immigrant Families in Verdun and Point St. Charles—Mary H. Davidson (Master’s thesis, McGill University, 1933). Pour une genèse des plex à Montréal en général, il y a toujours le classique Montréal en évolution (Jean-Claude Marsan), la fin du chapitre 10. Finalement, sur le thème du renouveau incarné par ces nouvelles habitations, voir le documentaire de l’ONF mentionné en référence (McInnes).
[2] Pour se retrouver dans l’histoire et la raison d’être derrière ces programmes, on lira avec plaisir l’ouvrage de John C. Bacher, Keeping to the Marketplace—The Evolution of Canadian Housing Policy, McGill-Queens University Press, 1993, 345 pages.
[3] Les schémas sont extraits de Crawford Park in Verdun — Pragmatism with a pinch of Utopian Vision (David D. Brown), in A Topographic Atlas of Montreal/Atlas topographique de Montréal, Jeanne M. Wolfe et François Dufaux, éditeurs, School of Urban Planning, McGill University, 1996, 80 pages. L’information sur la participation des architectes (S. Gitterman et L. Magil) et leurs contributions respectives à l’aménagement de Crawford Park est basée sur des entrevues accordées à Monsieur David D. Brown.
[4] Cette explication est apportée dans un article du journal La Patrie, Verdun songerait à revenir au système de commissions, le 27 juin 1946.
Références (articles, rapport, documentaires, sites Web)
Adams, Annmarie et Pieter Sijpkes (University McGill). Wartime Housing and Architectural change, 1942–1992, pp. 13–29. Le rapport de recherche (beaucoup plus détaillé et exhaustif, notamment en termes de photos, d’illustrations, cartes et croquis) rendu à la SCHL et sur lequel cet article est basé : Annmarie Adams, Jennifer Bearsdley & Pieter Sijpkes. Ville St-Laurent Revisited : Wartime Housing and Architectural Change, 1942–1992, School of Architecture, McGill University, February 1997, 151 pages.
Archambault-Malouin, D. (1996). Maison de guerre, maison de paix, Continuité, (67), 23-26.
Choko, Marc H. (1998). Ethnicity and Home Ownership in Montreal, 1921-1951. Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, 26(2), 32-41.
Coon, Burwell R. Wartime Housing, Journal of the Royal Architecture Institute of Canada, Vol. 19, No. 1, January, 1942, 3-8.
Evenden, Leonard J. (1997) Wartime Housing as Cultural Landscape: National Creation and Personal Creativity. Urban History Review/Revue d’histoire urbaine, 25(2), 41-52.
Legault, Réjean. (1989). Architecture et forme urbaine : l’exemple du triplex à Montréal de 1870 à 1914. Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, 18(1), 1-10.
Marchand, Denys (architecte). (1996). La maison de vétérans : Le language des transformations. Continuité, (67), 27-29.
McInnes, Graham (réalisateur). Wartime Housing, l’Office national du film (ONF), 1943, 20 minutes.
Ville de Montréal. Évaluation du patrimoine urbain — Arrondissement de Verdun, 2005, 51 pages.
Wade, Jill. (1986). Wartime Housing Limited, 1941-1947: Canadian Housing Policy at the Crossroads. Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, 15(1), 40-49.