Une version de ce texte parait dans la revue de la Société d’histoire et de généalogie de Verdun (SHGV), Les Argoulets (Septembre 2024 — Vol. 28, numéro 3).
Ceci est le premier d’une série de quatre (4) articles consacrés à l’histoire, aux origines et l’avenir du Natatorium, situé au bord du fleuve, dans le parc de l’Honorable-George-O’Reilly, à l’ouest de l’arrondissement de Verdun.
La thématique
Nous allons retracer l’histoire verdunoise de la naissance du Natatorium à travers ce qui était l’hebdomadaire phare de la ville, The Guardian.
Nous avons la change, à la SHGV, de posséder un jeu presque complet des archives de ce journal, pour la période de 1931 à 1966 [1]. Pour suivre le récit de l’avènement du Natatorium, il faudra toutefois nous replonger dans ce Verdun que très peu de gens peuvent même s’imaginer. Voilà pourquoi, afin de mettre en contexte chacun des éléments de cette histoire, nous ferons ce récit en quatre parties. Dans cette première partie, nous allons présenter les questions, détailler notre parti (la limite volontaire imposée à notre horizon de recherche historique), et mettre en contexte notre outil de recherche (The Guardian). Finalement, nous argumenterons de sa pertinence par rapport à l’histoire de Verdun.
Les questions
Nous allons tenter de répondre à quatre (4) questions : pourquoi deux bassins de piscine extérieure (dont un de plongeons) sur les rives du fleuve, pourquoi les avoir localisés dans l’extrémité ouest de la ville, pourquoi les avoir ancrés dans le paysage urbain avec un bâtiment phare, qui en fait une destination civique de prestige et un lieu signalétique évocateur et mémorable et finalement, pourquoi avoir mobilisé autant de ressources pour un type d’infrastructure municipale somme toute sans nécessité matérielle, en période dépressionnaire (de 1938 à 1940) de surcroit?
Parti, méthodologie et outil
Pour faire le récit de cette histoire, nous avons pris le parti d’éplucher tous les exemplaires de l’hebdomadaire, de 1931 à juillet 1940 (lors de l’ouverture), afin de tenter de dégager, sur la longue durée, les grandes tendances pouvant apporter des éléments de réponses à nos questions. Il existe plusieurs moyens de reconstruire l’histoire, par exemple à l’aide d’archives administratives ou personnelles d’acteurs impliqués, ou des joueurs sociétaux ou institutionnels, mais encore faut-il qu’elles soient accessibles. À défaut des sources de première ligne, on peut avoir recours aux témoignages, mais encore faut-il que les gens soient disponibles et volontaires. Sans la capacité d’avoir accès aux gens ni la collaboration de toutes les parties impliquées, on s’expose à devenir les instigateurs de légendes. Même avec toutes les pièces en main, nous sommes peu nombreux à disposer de la patience d’un Robert « turn every page » Caro [2] ou de l’érudition polyvalente d’un Gérald Beaudet [3] afin d’imbriquer comme elles se doivent toutes ces pièces. De plus, l’histoire n’étant pas ma discipline, je préfère toujours me garder une certaine réserve. Cela dit, le médium que fut le journal a souvent été qualifié de « premier brouillon de l’histoire ». Puisque la SHGV est seule à Verdun à disposer de ce regard, je pense en tirer une version qui donne une idée des préoccupations de la troisième plus grande ville de la province. De surcroit, Verdun se voulait à la fine pointe des innovations civiques et se faisait une fierté d’être une administration municipale des plus sophistiquée de l’entre-guerre.
Image 02 : Avant-dernier numéro avec l’entête Verdun’s Leading Newspaper — Le vendredi 2 novembre 1934.
Le maire qui ne veut pas démissionner est bien entendu le très populaire Hervé Ferland, maire de Verdun d’avril 1933 à avril 1939. On note à gauche, en bas de la page, la « notice » qui informe les lecteurs sur les points de vente des copies « additionnelles » de l’hebdomadaire ; la vaste majorité des foyers de Verdun avaient déjà leurs copies distribuées « gratuitement » à leur porte, sans abonnement et sans l’avoir demandé.
The Guardian
S’il faut en croire son entête, The Guardian s’affichait dès 1931 comme Verdun’s Leading Newspaper. Véritable grand format (broadsheet), qui mesurait environ 23 x 28 pouces, le texte dense de chaque page se répartie sur huit colonnes bien serrées. Durant la période d’étude, le nombre de pages moyen est passé de 6 à 8 à 10 à 12 pages, selon les saisons, pour culminer à 20, 22 ou 24 pages durant les fêtes. Les articles ordinaires sont tous anonymes et leurs titres très descriptifs, comme le voulait le style journalistique de l’époque. Le prix nominal est demeuré à deux cents, mais le modèle d’affaires n’était pas la vente directe ou l’abonnement, mais plutôt celui de la distribution à toutes les portes. Ainsi, à partir de 1933, on imprime sur chaque haut de page le slogan A Guardian in every home et à partir de 1934, l’entête change pour The Leading Newspaper of the Third Largest City in the Province of Quebec. Enfin, en janvier 1937, l’éditeur confirme que le journal est distribué à chaque adresse « from the eastern limits of Ville LaSalle to May Ave., and from LaSalle Blvd. to the Acqueduct » [4]. Mais bien avant cette distribution universelle, la Ville y publiait ses annonces officielles et notices légales. Par sa réputation, sa couverture exhaustive de l’actualité verdunoise et sa position ayant pignon sur rue dans la ville, The Guardian fut en son temps une de ces entités médiatiques singulières. Une forme de paper of record pour cette jeune banlieue-dortoir exceptionnelle, tout en étant aussi, incroyablement, the Third Largest City in the Province of Quebec.
Image 03 : La première édition avec le nouvel entête qui proclame fièrement : The Guardian — The Leading Newspaper of the Third Largest City in the Province of Quebec — Le vendredi 16 novembre 1934.
On remarque la variété, la diversité et l’ampleur des nouvelles « hyperlocal » que la première page est en mesure de diffuser.
À venir
À présent que nous avons proposé une méthode et que nous avons replacé l’outil de recherche dans son contexte, nous prendrons le temps, dans les deux prochains numéros, de répondre à nos questions. Dans une quatrième partie, nous conclurons en discutant du bâtiment, du lieu lui-même et des options d’actualisation auxquelles nous sommes maintenant confrontés, quatre-vingt-cinq ans après son inauguration [5].
Notes et références
[1] Selon les informations sur une page Web de la Florida Digital Newspaper Library, The Guardian a été actif du 7 juin 1929 au 28 septembre 1955. Le journal a ensuite continué sous un autre éditeur, jusqu’au 5 mars 1966 (c’est aussi le dernier numéro de nos archives à la SHGV). Il faudrait un jour faire une histoire du journal lui-même.
[2] On parle bien sûr ici du fameux biographe de Robert Moses et ensuite Lyndon Baines Johnson ; cette dernière n’a d’ailleurs toujours pas été finit, après quatre (4) volumes. Étant donné son âge avancé, les chances pour un cinquième tome final s’amenuisent. Robert Caro a commencé en tant que reporter pour un quotidien de Long Island (NY), Newsday. Un de ses éditeurs lui aurait dit que pour trouver l’information qui devient la clé d’une histoire, il était important de « turn every page ». Toute son œuvre démontre à quel point il a pris cette exhortation à cœur, peut-être même un peu trop. Turn Every Page (2022) est aussi le titre d’un documentaire sur la relation entre Robert Caro et son éditeur, Robert Gottlieb (maintenant décédé) et réalisé par la fille de ce dernier. On notera qu’il avait à peine quatre ans de plus que Caro.
[3] Urbaniste et professeur bien connu au Québec. Son dernier ouvrage, Un Québec urbain en mutation, est justement une histoire de l’urbanisme dans la province.
[4] The Guardian—January 15th, 1937. Titre : Every Home Now Reached by Guardian—This Newspaper Now Distributed To Every Dwelling In Verdun—Gigantic Step Made. L’article affirme que The Guardian a la plus grande circulation des journaux, quotidien ou hebdomadaire, vendu ou distribué à Verdun. À moins d’une exception due à un jour férié, cette distribution se fait les vendredis. 17 000 copies « roll of the press » chaque semaine, mais environ 500 sont distribués aux annonceurs, vendus directement au bureau du journal ou dans quelques autres commerces. Les bureaux du journal étaient localisés au 4080, rue Wellington, intersection de l’Église; une intersection et un édifice (le Steele Building) de prestige dans Verdun, maintenant et alors. L’article fait valoir la position solide et rayonnante du journal, même au milieu d’une période de dépression, lorsque la majorité des autres entités commerciales sont simplement heureuses d’être en mode survie.
[5] J’ai écrit une chronique au moment de la présentation de l’arrondissement aux citoyens de leur première itération sur le projet. Nous étions certainement en droit de nous attendre à mieux.