Survival of the City—Living and Thriving in an Age of Isolation. Edward Glaeser and David Cutler, Penguin Books, 2021, 480 pages [E-book lu sur l’application Kindle]
À l’heure de la pandémie de COVID-19, qui s’en va vers une sixième vague, nous ne serions déjà plus à l’ère de l’interconnexion planétaire, mais plutôt dans cette nouvelle forme de communication faite d’isolement physique et de transparence digitale. Ainsi, loin de revenir en mode du pendulaire métro-boulot-dodo et de l’occupation collective des espaces à bureaux et des centres-ville, nos routines sont ponctuées de contacts virtuels, de réunions par écrans interposés et de rare face-à-face. Du moins, pour les professionnels et les corps de métiers qui peuvent se le permettre.
Malgré ce nouvel état des lieux, la ville en tant qu’espace dynamique de concentration du meilleur des activités humaines ne se laissera pas déloger de sitôt. D’autant plus que dans la plupart des villes du monde, c’est justement une fois confronté au virus que les autorités locales de santé publique et d’aménagement ont coordonné des réponses à la fois rapides, efficaces et parfois même assez courageuses et originales (sur le plan du commerce local et du partage de l’espace public) afin de permettre une poursuite sécuritaire des activités qui pouvaient l’être.
Les deux auteurs de l’ouvrage, les économistes Edward Glaeser et David Cutler, ont un profil qui est particulièrement bien adapté à la présentation d’une analyse cohérente des défis et du potentiel engendré par la pandémie; le premier étant un économiste urbain de l’école de Chicago et l’autre, un spécialiste du système de santé américain. Le bagage et le filtre limité de ces domaines pourraient, entre d’autres mains, limiter le portrait offert au lecteur, mais il n’en est rien. La combinaison des domaines de connaissance recoupe au contraire presque parfaitement les sphères d’activités les plus touchées et transformées, peut-être à jamais, par cette pandémie : l’économie dans son ensemble (mais spécifiquement urbaine) et nos systèmes de soins et de santé publique.
Ce n’est plus un grand secret pour personne maintenant, mais les pays et les villes qui s’en sont le mieux tirés (calculé comme un faible taux de mortalité) sont ceux qui avaient aussi investi dans une infrastructure de santé publique expérimentée et conditionnée à être mobilisés au moindre signe de contagion sérieuse (de personne à personne).
Sur les traces de Survival of the City
Ce livre va chercher loin dans l’histoire et le temps pour démontrer les raisons et la logique derrière cette stratégie gagnante. Le mythe de la ville et des espaces urbain comme intrinsèquement source de contagions et de propagation de tous les maux et maladies infectieuses est de cette façon entièrement démasqué. On lira avec plaisir l’histoire de la lutte urbaine contre ces fléaux, qui se faisait même bien avant d’avoir une véritable compréhension de ce qui provoquait la contagion (comme la théorie des germes ou la transmission par aérosol). Ainsi, un investissement continu (avant et après un choc pandémique) dans une infrastructure solide et universelle de santé publique (peu importe le niveau économique et social ou l’état civil, citoyen ou immigrant) est le seul vrai gage d’une lutte gagnante contre une future pandémie.
Les auteurs font une grande place à la perte des «d’opportunités» dans les villes. Bien entendu, il y a eu de lourdes pertes d’opportunités entraînées par la pandémie, mais selon les auteurs, c’était aussi le cas avant la COVID-19. Cette ligne argumentaire sera familière pour qui est le moindrement attentif à certains cercles intellectuels prônant une plus grande flexibilité dans l’économique (comme les libertariens, dont les auteurs se réclament). Un ouvrage de base, souvent cité (même dans ce livre) et qui résume cette position est The Rise and Decline of Nations (Olson); essentiellement, nos sociétés tomberaient inévitablement en sclérose dans nos façons d’organiser les pouvoirs collectifs et individuels. Cette situation finit par donner tout le pouvoir (qui en est souvent un de blocage) aux forces en place (incumbents) et pas assez aux forces montantes (jeunes, minorités ou pauvres), réduisant ainsi notre capacité d’innovation, de changement, de croissance et de progrès dans son ensemble. Dans nos sociétés urbaines, cela se traduirait par un manque de mobilités sociales, une difficulté croissante à faire de l’entrepreneuriat et dans la capacité à fournir la gamme des bâtiments urbains nécessaires pour un marché dynamique et abordable. Autre facteur : un surplus réglementaire.
La qualité de cet ouvrage est certainement de faire l’argumentation la plus plaisante en ce sens et des plus divertissante à lire.
Note : Pour ceux qui aimeraient entendre une conversation sérieuse et à propos du livre The Rise and Decline of Nations, il y a ce podcast récent d’Ezra Klein au titre qui dit tout : A Critique of Government That Liberals Need to Hear
Pour le dernier livre du mois (31 mars 2022), la chronique portera sur le dernier livre d’un urbaniste bien connu dans la province, M. Gérard Beaubet, Banlieue, dites-vous? Le livre lancera aussi une série qui couvrira le mois d’avril et qui portera justement sur l’histoire de la banlieue en Amérique.