Autonorama—The Illusory Promise of High-Tech Driving. Peter Norton, Island Press, 2021, 310 pages [e-book lu sur plateforme Kindle]
Cette chronique fait partie de notre série Trans&Transit [5/9]
Charles F. Kettering est un personnage dont un parle peu de nos jours, mais qui a eu une influence majeure sur nos vies de «consommateur». Si l’on reconnait le nom, c’est souvent, comme dans mon cas, pour l’avoir entendu comme une des fondations commanditaires à la télévision publique américaine (PBS). En plus d’être à l’origine de plusieurs inventions qui sont à la base de nos environnements physiques, Charles F. Kettering a mise en œuvre une vision de la production industrielle qui aura permis la pérennisation d’une économie basée sur une consommation cyclique qui, par sa nature même, ne connaitra jamais de fin. Ainsi, loin de chercher à combler chez le citoyen des besoins sur le long terme, Kettering avait compris que la clé du profit pour une entreprise à la quête de nouveaux marchés était, au contraire, de nourrir une forme d’insatisfaction perpétuelle, en d’autres termes, «Keep the consumer dissatisfied». C’est d’ailleurs le titre d’un article publié par lui dans la revue de la chambre de commerce en 1929, lorsqu’il était à la tête du département de la recherche chez General Motors (GM). Comme le souligne l’auteur de notre livre cette semaine, Monsieur Peter Norton, GM n’est pas ici une entreprise désintéressée, proposant des solutions (neutres) en transport, mais plutôt une entreprise cherchant à engendrer un consumérisme de transport (avec GM comme fournisseur de «solutions» intégrées).
En perpétuant cette insatisfaction lancinante chez le consommateur, en reportant toujours le ciel bleu du jour où l’automobile sera la réponse à tous nos besoins d’accessibilité, il devient possible de faire la promotion du dernier modèle de véhicule automobile qui, à sa façon, approche un peu plus, sans jamais atteindre cet horizon radieux fait d’autoroutes dégagées et de circulation fluide.
Cet effort pour nous faire croire en ce futur invraisemblable deviendra la base de toute la démarche de promotion de l’axe manufacturier automobiles/constructeurs autoroutiers/entrepreneurs en construction (d’unifamiliales), qui est en quelque sorte le pendant civil du complexe militaro-industriel. Ce que l’historien Peter Norton accomplit magistralement dans son dernier* ouvrage est justement de nous faire la genèse de cet effort concerté et persistant.
Sur les traces de Autonorama
Malheureusement pour nous, cette alliance pour faire de l’automobile le choix modal par défaut est presque partout une totale réussite. Cette vision d’un futur meilleur au volant d’une voiture est la clé pour comprendre comment nous en sommes rendus à ce moment, où malgré un discours de diversification des modes, on se retrouve encore avec l’automobile comme seul mode indiscutable et indélogeable d’accessibilité. Au-delà des avantages légaux et structurels qui se sont accumulés au fil des décennies, il a fallu nourrir et promouvoir de façon constante une vision qui allait dans le sens du confort et des avantages supérieurs à être derrière le volant d’une voiture. Mais la question demeure, si dès le début des années 1950 il était évident que la solution du tout à l’auto allait engendrer un paysage urbain déjanté et déstructuré, fait de pollution, de disjonctions sécuritaires et de congestion perpétuelle, pourquoi avoir persisté dans cette direction? Ce film promotionnel d’anticipation, un des nombreux produits par General Motors, permet de se faire une idée de cette stratégie.
En fixant dans un horizon lointain et infalsifiable (typiquement 20 ans) toutes les avancées techniques et technologiques facilitant l’acquisition, la possession, l’utilisation et surtout la conduite automobile, il devient possible de faire des propositions toujours plus fantaisistes sur les bénéfices des investissements présents (public) nécessaires à la réalisation de ces rêves (de profits privés). GM s’est en quelque sorte fait une spécialité de ces productions promotionnelles, en commençant par Futurama—To New Horizons (NYC World’s Fair 1939-40), en passant le jaw dropping Design for Dreaming (1956). Un autre Futurama au World’s Fair de 1964, mais cette fois, même Ford y allait de sa proposition. Quelques années avant, en 1958, Walt Disney** participait activement à la discussion.
Quel est le prix pour nos sociétés de toutes ces fantaisies? Essentiellement, celui d’être passé à côté d’une vraie vision inclusive et génératrice de richesse collective de l’accessibilité, qui traite l’automobile pour ce qu’elle devrait être (un outil utile, mais minoritaire dans les options d’accessibilité) et non ce qu’elle est devenue : la seule option envisageable et la mesure minimale de tout aménagement urbain.
* Il avait auparavant publié Fighting Traffic, que nous avions commenté.
** À sa décharge, il semble bien que Walt Disney ne partageait pas vraiment cette vision du « tout à l’auto » et aurait aimé que son parc d’attraction de Floride (Walt Disney World) serve d’exemple pour ce qui était possible en transport en commun. Tout ce qui reste maintenant de ses efforts sont les « Main Street » de certains parcs. Nous y reviendrons.