Driving the Green Book—A Road Trip Through the Living History of Black Resistance. Alvin Hall, Harper Collins Canada, 2023, 273 pages [e-book lu sur plateforme Kindle].
[Hors série]
Nous allons faire un léger détour cette semaine dans notre série Trans&Transit pour souligner le mois de l’histoire des noirs avec ce tout nouveau livre de Monsieur Alvin Hall. Je l’ai découvert grâce à cette entrevue donnée par l’auteur et comme plusieurs, j’ai pris conscience de l’existence du Green Book avec le film du même nom qui raconte l’aventure de la tournée dans le Sud des États-Unis, en 1962, du pianiste Don Shirley et de son chauffeur/garde du corps, Frank Vallelonga. Il y a environ deux ans, dans une autre chronique, c’est avec le livre Driving While Black que j’ai pour la première fois abordé l’histoire autour de ce répertoire. Sa fonction était bien simple à l’époque, mais difficile maintenant à conjurer pour un public contemporain ; au bas mot, pouvoir voyager tout en espérant obtenir un minimum de services et à l’autre extrême, souhaiter retourner chez soi en vie.
L’auteur et son équipe ont choisi de suivre la piste de l’histoire orale (le livre est aussi un podcast), de rencontrer autant des gens qui ont eu une connaissance de première main du guide (plus un répertoire d’établissements ouverts à servir une clientèle afro-américaine) et qui ont quelque chose à raconter sur l’époque et les circonstances où l’utilisation du Green Book était souvent nécessaire (selon les localités traversées). Le contexte historique est celui des Black Codes et des lois Jim Crow dans le Sud et plus tard des Sundown Towns dans le Nord. La Great Migration (1910-70) entraine ensuite la relocalisation de millions d’Afro-Américains vers les villes du Nord (New York, Chicago, Detroit, etc.). Cette migration crée une classe moyenne relativement prospère qui désire retourner périodiquement voir la famille demeurée dans le Sud (ou en vacances dans une colonie accueillante, comme Sag Harbor ou Idlewild). C’est l’époque du développement des voyages en automobile, mais juste avant la mise en place du système autoroutier.
Une famille afro-américaine qui voyageait dans une voiture (style Oldsmobile 88) et qui traversait les états du Sud devenait vite une cible pour les pires aggravations de tout genre. Le Green Book visait l’atténuation de ces aggravations.
Sur les traces de Driving the Green Book
Un des chapitres qui retiendra l’attention de gens comme nous, avec un intérêt pour les espaces urbains et leurs vitalités, est celui où l’on va à la rencontre de tous ces «Little Harlems» que l’on retrouvait dans plusieurs des villes du Sud. Le livre mentionne Paradise Valley à Détroit, Walnut Street à Louisville (Ky), Farish Street, «The Black Mecca of Mississippi» et certains autres. C’était dans plusieurs cas des artères commerciales et même parfois des quartiers entiers qui avaient été construits, de longue haleine, par l’élite commerciale et culturelle afro-américaine locale autour et en fonction des besoins spécifiques à ces communautés. En plus de représenter une véritable richesse locale, elles représentaient aussi souvent une forme de sécurité (sociale, personnelle et matérielle) pour les résidents afro-américains qui y avaient élu domicile et qui y exerçait leurs professions, métiers ou ouvrages. Cela n’empêchera pas la destruction complète de ces quartiers lors d’épisodes de terrorisme inouï perpétré par la majorité blanche. On commence à documenter et à intégrer, de peine et de misère, ces épisodes à notre histoire (Wilmington Insurrection, Red Summer, Tulsa Race Massacre). Mais ce n’est vraiment pas de ce type de destruction spectaculaire dont je parle ici. Lors de leurs voyages à la rencontre des gens et des établissements mentionnés dans le Green Book, l’auteur et son équipe notent que la plupart de ces lieux n’existent plus. On doit plutôt cela aux opérations de rénovation urbaine (Urban Renewal) des années 1950-60, que l’on pourrait plus exactement qualifier, comme le disait même à l’époque James Baldwin, d’opérations de «Negro Removal». Cette dévastation, parfois sous le couvert de mettre en place des aménagements modernisés, mais qui dans les faits servaient à marquer l’espace urbain d’une idéologie ségrégationniste d’aménagement ou parfois, pour faire passer la nouvelle idéologie du tout à l’auto par la voie des nouvelles autoroutes urbaines, ont entrainé des saccages si massif et irréparable que plus de 60 ans après, nos villes en sont encore diminuées.
Ce livre donne au lecteur une telle abondance de matière qu’il est difficile d’en absorber l’ampleur en une seule séance. Une lecture essentielle pour qui veut vivre les yeux ouverts.
Note 1 : Deux documentaires sur le Green Book sont enfin disponibles au Canada (sur la plateforme Apple TV). Le premier, basé sur le livre de Madame Gretchen Sorin mentionné dans notre chronique, Driving While Black. Le second est une version de l’exposition itinérante du Smithsonian, The Green Book : Guide to Freedom.
Note 2 : Du côté de la culture populaire, je recommande deux séries simplement incontournables afin de s’absorber de cette histoire : les inoubliables, fantastiques et presque traumatisants (dans le bon sens du terme) Watchmen et Lovecraft Country. Difficile de passer de meilleures heures devant un téléviseur. (Disponible au Canada sur la plateforme Crave).