Confessions of a Recovering Engineer—Transportation for a Strong Town. Charles L. Marohn, Jr. Wiley, 2021, 249 pages. [e-book lu sur plateforme Kindle]
Cette chronique fait partie de notre série Trans&Transit [4/9]
Les gens qui sont familiers avec le travail «grass roots» du mouvement Strong Towns, commencé il y a plus de quinze ans comme un simple blogue du même nom, ne seront pas vraiment surpris de lire cette confession de l’ingénieur-fondateur de l’organisation et l’auteur de ce livre, Charles (Chuck) L. Marohn. Ce dernier y amène à maturité une réflexion qui trouve son origine dans les consultations de son bureau d’étude, confronté au monde de l’ingénierie municipal où tout devait se faire selon une convention qui lui semblait de moins en moins compatible avec la vraie raison d’être de nos agglomérations urbaines et rurales.
Dans une perspective Strong Towns (chaque chapitre se termine d’ailleurs avec une section intitulée «The Strong Towns Approach»), nos villes et villages doivent pouvoir compter sur des plateformes résilientes de création et de construction de la richesse. Cette «richesse» n’est pas celle, artificielle et extractive, qui se nourrit des calories vides de l’économie dépendante de l’automobile, autour des Big Box et des chaînes de fast-food en bordure d’une sortie d’autoroute. Les «power-center» et autres sources de développement instantanées sont autant de trous noirs; elles siphonnent l’économie locale et régionale de son entrepreneuriat avant de disparaitre sans avoir contribué à l’assiette fiscale à la hauteur des dépenses qu’elles imposent sur la région.
L’approche Strong Town mise plutôt sur la création de la richesse qui se fait lorsque les gens habitants d’une ville, d’un village ou d’une municipalité rurale trouvent les moyens de s’associer, de se parler et de développer des entreprises, des coopératives, des associations de commerces, de services, de production. Dans le meilleur des situations, celles-ci peuvent se développer de manière que cette richesse se révèle résiliente dans sa capacité à croître progressivement et graduellement, dans l’espace et dans le temps. Strong Towns vise une richesse collective construite sur des décennies et non d’entreprises cherchant à extraire un maximum de ressources locales sans rien laisser.
La base de cette plateforme de création de la richesse urbaine, selon l’approche Strong Towns, est simplement deux voies de communication aux caractéristiques bien distinctes : les rues (plateforme urbaine) et les routes (interurbaine).
Sur les traces de Confessions
Les confessions de cet ouvrage viennent donner un vocabulaire à l’observateur urbain qui constate, impuissant, le détournement des rues pour en faire des stroad (mot d’ailleurs inventé par l’auteur), des fossés de circulation qui ne fonctionnent plus en tant que rues, ni en tant que routes. Elles ne sont plus que des vecteurs d’anéantissement de la présence humaine, donc du potentiel de création de la richesse urbaine dans une perspective Strong Town. Les stroad sont partout devenu le standard du réseau routier, et chacun contribue, à sa manière, à la dévastation de l’espace urbain qu’il traverse.
Dans l’approche Strong Towns, les rues de nos villes et villages sont à la base de la construction de la richesse, entre autre en offrant aux terrains riverains la possibilité de devenir de véritable plateforme productive. Cela est rendu possible lorsque les gens, et non les automobiles, sont au centre de l’aménagement. C’est dans sa capacité dynamique de concentration des gens, dans ses rues et sur ses places, que l’on catalyse le mieux l’entreprenariat urbain. C’est alors qu’il devient productif de relié ces localités par des routes.
À première vue, cette approche Strong Towns semble faire fi de la complexité des réseaux routiers urbain et interurbain. Mais justement, une partie de la confession de Chuck Marohn consiste à montrer que cette complexité est factice, que ces aménagements de rues excluant toute autre modalité de déplacement que les automobiles (et le camionnage) sont loin d’être les seules solutions envisageables. Derrière un vocabulaire neutre d’efficacité et de productivité économique, c’est invariablement la logique automobile qui l’emporte, au détriment de toute autre considération légitime. En fait, pour comprendre à quoi ressemble un aménagement de rue qui enrichie l’environnement urbain dans une perspective Strong Town, le visionnement de cette vidéo est essentiel (Ben Hamilton-Baillie, RIP).
Ce dernier* ouvrage offre la version la plus complète de l’approche à la fois originale, profondément morale et conservatrice de Strong Towns. C’est une lecture qui nous ouvre sur cette vision fertile, riche en possibilité d’alliance pour un aménagement de l’espace urbain plus humain, créatrice d’une richesse vraiment locale, inclusive et partagée.
* Nous avions aussi fait la revue du premier vrai livre expliquant les valeurs du mouvement Strong Towns : Strong Towns : A Bottom-Up Revolution to Rebuild American Prosperity