On Juneteenth. Annette Gordon-Reed, W.W. Norton & Company, 2021, 152 page. [E-book lu sur plateforme Kindle]
Série essai historique — A tous les deux mois
Le 19 juin (1865) marque le moment qui mettait fin à l’esclavage dans l’ancien l’État confédéré du Texas, et plus généralement dans tous les anciens États confédérés du sud des États-Unis. Plus spécifiquement, c’est une proclamation (General Order No. 3) du général unioniste Gordon Granger, stationné dans la ville portuaire de Galveston, sur la côte est du Texas, qui vient finalement donner la capacité aux autorités militaires et civiles fédérales de mettre en vigueur la proclamation d’émancipation qui avait été émise plus de deux ans plus tôt par le président Abraham Lincoln, le 1e janvier 1863. La guerre de Sécession était elle-même finie depuis le 9 avril 1865, plus de deux mois plus tôt. Le président Lincoln sera assassiné à peine cinq jours plus tard, le 14 avril 1865.
On Juneteenth, le bref, profond et sensible ouvrage de Madame Annette Gordon-Reed [1] ne se veut pas tellement un historique de ces évènements dramatiques, mais plutôt une réflexion personnelle et familiale sur le sens de ce jour. De plus, depuis la signature, par le président Joe Biden en 2021, de la loi votée à l’unanimité par le sénat et la quasi-unanimité de la chambre, c’est aussi une fête nationale (significativement, la dernière introduction d’une fête nationale aux États-Unis remonte à 1983, avec Martin Luther King Jr. Day). L’auteure est née et a passé ses années formatrices au Texas, durant les décennies 1960 et 1970, dans une ville qui avait alors pas plus de 5000 habitants, mais qui en compte désormais plus de 85 000. Lorsqu’elle est née en 1958, les écoles dans l’État étaient encore ségréguées, malgré la décision Brown vs Board of Education de 1954. L’auteure nous fait un portrait très personnel de ce Texas sous l’emprise de l’arbitraire extrajuridique et des lois Jim Crow, où l’histoire et le quotidien des uns, la majorité blanche, ne connaissaient presque aucun parallèle avec celui des minorités à la fois noires et de la diversité hispanique native et immigrante de l’État.
Tout se joue dans la façon d’emmener la narration de cette histoire. La méthodologie déployée par l’auteure à la force nécessaire pour nous faire sentir tout la violence et l’ordinaire tragique de vies où l’exploitation est une réalité intégrée, de jure et de facto, dans le quotidien de toute une population désigné (les concitoyens noirs). Mais du même coup, l’auteure ne manque pas d’expliquer comment se fait l’appartenance profonde au territoire patrimonial et identitaire de cette même population.
Sur les traces de On Juneteenth…
C’est en quelque sorte cette tension unique à porter qui se manifeste à tout moment de l’existence des citoyens noirs de l’État du Texas et que Madame Gordon-Reed nous permet de mieux saisir. Elle est de plus particulièrement bien placée pour être porteuse de ce message délicat, ayant été l’auteure d’une nouvelle biographie de Thomas Jefferson qui est venu une fois pour toutes établir sa paternité des enfants d’une femme de son entourage rendu en esclavage, Sally Hemings. Cette relation de parenté, elle ne l’a pas faite en utilisant une méthodologie à base de tests d’ADN (même si ses travaux ont été par la suite confirmés par de tels tests), mais plutôt simplement en utilisant une méthodologie de recherche historique et juridique traditionnelle. Surtout, en donnant une voix pleine et entière à la documentation historique et aux témoignages (des personnes rendues en esclavage) du vivant de Jefferson. Les historiens/biographes ainsi que les descendants de l’auteur de la Déclaration d’indépendance avaient simplement choisi d’ignorer, lorsque possible ou de discrédité, lorsque la réalité ne pouvait être ignorée, tout les témoignages et documents qui pointaient vers cette paternité. Cette faculté d’ignorance volontaire et cette façon de discréditées agressivement les témoignages contemporains étaient rendu des plus facile du fait que ceux-ci émanaient de personnes ayant directement vécue les conséquences du système esclavagiste basé sur les nuances de couleurs de la peau (noir) qui caractérisait l’esclavagisme américain (d’autres systèmes existent).
Selon la règle juridique qui voulait que « [African Americans] had no rights which the White Man was bound to respect », la personne noire n’avait ni parole ou récit à fournir à l’histoire qui devait ou pouvait, de manière crédible, être intégrée dans l’histoire « officielle ». Il est certain que cette histoire, lorsqu’on y intègre les versions minoritaires, montre le système de gouvernance, le système légal, les comportements et les agissements de la majorité blanche sous un jour des plus haineux, ce qui n’aide en rien son intégration dans la narration officielle. Ce n’est pas un hasard si au Texas, on dit toujours « Remember Goliad » ou « Remember the Alamo », mais dès qu’il est question d’expliquer pourquoi l’État demandait d’être indépendant ou faire la lumière sur le rôle de l’esclavage et de la résistance violente à toute expression universaliste des droits civique et politique, la majorité blanche répond « don’t dwell on the past ».
En ce 19 juin 2024, Juneteenth, on prendra un moment pour embrasser, apprendre, diffuser et accepter toute notre histoire et pourquoi pas, lire ce livre essentiel.
[1] On trouve sur ce site une entrevue avec l’auteure qui en vaut le détour.