Le rêve qui dure

Le rêve du Petit-Champlain—Vieux-Québec, 1976-1985. Jacques de Blois, Les éditions du Septentrion, 2007, 144 pages. Lu en format pdf.

Photos/illustrations : La couverture du livre. La rue du Petit-Champlain, dans sa version « authentique » et misérable de la fin du 19e siècle. Un plan de restauration des premiers bâtiments achetés par De Blois/Paris. Un des nombreux rendus de Jacques de Blois reproduit dans l’ouvrage. Une photo de groupe des premiers locataires, artistes et artisans qui vivaient et travaillaient dans le Petit-Champlain. Il fallait toujours tenir à proximité le matériel pour faire des aquarelles et convaincre les financiers et investisseurs. En 2011 et 2014, plaques de mérites de l’Institut canadien des urbanistes. Jacques de Blois et Gerry Paris, à l’époque de la réalisation de leurs vision et sur la photo suivante, en 2006, peu avant la parution de l’ouvrage. Jacques de Blois est décédé peu après en 2008. Aucune date trouvée pour Gérard Paris, malheureusement.

Série vacances

En me promenant cet été (au mois d’août) dans et autour de la rue du Petit-Champlain, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander combien dans cette foule savaient qu’il y a à peine cinquante ans, dans les années 1970, ce quartier et surtout cette rue spécifiquement, d’un idéal touristique rarement égalé en Amérique du Nord, était, pour tout dire, fonctionnellement une ruelle oubliée du temps? Il n’y a pas de problèmes en cela[1], mais le Petit-Champlain de cette époque, en plus d’avoir des aires sombres et de montrer des signes de dégradation avancée, se voyait vidé de toute utilisé, de tout usage, avec en prime la plupart de ses bâtiments dans un état qui frisait l’effondrement. Ceux qui étaient encore occupés l’étaient par des gens qui avaient entamé cette occupation lorsque le Petit-Champlain était, depuis longtemps, sur le déclin et exhibait une trame qui n’était plus déjà qu’une arrière-scène abandonnée. Comme il l’est mentionné dans l’ouvrage, la rue et tout le secteur était visé par des plans de « muséfication »⁠[2], un peu comme ce qui est arrivé à la Place Royale[⁠3], où l’idéologie de la démolition/reconstruction à prévalut afin de réaliser un « quartier-musée » basé sur une conception idéalisée de l’architecture du Régime français⁠[4].

Le petit dans l’appellation « Petit-Champlain » vient du fait qu’elle ce trouve entre la falaise du Cap-Diamant, sous la terrasse Dufferin, et des bâtiments dont la façade (et l’usage) principale donne sur le boulevard Champlain, cette grande⁠[5] artère qui longe le fleuve, des ponts de Québec au quai du traversier vers Lévis. On l’oublie souvent, mais il est même possible, comme si on avait une machine à voyager dans le temps, de visiter ce à quoi aurait pu ressembler le Petit-Champlain, sans les touristes. Il suffit pour cela d’aller se balader sur la rue Champlain, localisée à environ 500 mètres à l’ouest de l’extrémité du Petit-Champlain. Une fois arrivé, un découvre, sur environ 1 km, des bâtiments de la même époque, avec presque le même charme que donne la patine du temps toujours visible sur eux, mais sans la sensation de se faire broyer par la foule touristique, comme sur le Petit-Champlain. On y trouve même un escalier presque mythique (de par sa longueur) et qui nous conduit sur les plaines d’Abraham, pour qui veut bien prendre son courage (et avec ses 398 marches, ses poumons!) à deux mains. Mais pour le moment, le temps de cette lecture du beau livre qu’est Rêve du Petit-Champlain, suivons son auteur, Jacques de Blois, qui est aussi l’architecte (littéralement) de cette transfiguration, qui est aussi celle d’un quartier. Deux hommes, de Blois et Gérard (Gerry) Paris, sont derrière cette œuvre rare dans les anales de l’aménagement urbain, de la revitalisation du patrimoine et de l’architecture, et nous sommes chanceux d’avoir ici cette histoire étalée.

ON DIT SOUVENT QUE LE SUCCÈS attend ceux qui sont préparés, et il est en effet difficile d’imaginer deux hommes en meilleure symbiose que l’architecte Jacques de Blois et l’industriel Gérard Paris, entre eux et pour être ceux qui avait la vision pour réaliser cet idéal. Jacques de Blois est un pur produit de la haute bourgeoisie canadienne-française de Québec et a bénéficié de la meilleure éducation classique de l’époque. Vers 1976-77, il arrive à ce moment de sa carrière où il a fait le tour des projets de restauration/réhabilitation/promotion dans le Vieux-Québec. Il a même participé à la production du infamous « Concept général de réaménagement du Vieux-Québec[6] », au début des années 1970. Sa carrière s’est déroulée dans ce milieu, la somme de son œuvre est déjà plus que la plupart des architectes pourront léguer en fin de carrière, mais il n’est manifestement pas satisfait. De Blois, en tant qu’architecte avec un œil et surtout une sensibilité pour le potentiel de « réanimation », comme il aime à l’écrire, d’anciens ensembles d’immeubles, a toujours regardé du côté de cette rue oubliée et abandonnée comme candidat potentiel pour une réactivation urbaine par et pour des artistes et artisans. Ainsi, une fois les immeubles existants rénovés, ces artistes et artisans pourraient à la fois tenir boutique et habiter le quartier et ainsi contribuer à la « revitalisation ». Son ami Gerry Paris, un industriel de la région de Québec a « fait ses millions[7] » et se trouve dans une période de semi-retraite. Il a toujours été proche des milieux artistiques et aimerait maintenant faire une contribution matérielle à sa ville. Les deux amis sont sur la même longueur d’onde sur tous ces points⁠[8], et il arrive justement qu’ils soient mis au courant d’une vente testamentaire (une dame de Boston!) de quelques immeubles dans cette rue oubliée, probablement même planifiée à l’expropriation pour en faire une extension de la Place Royale. Mais malgré tout ces risques (et bien d’autres, puisque c’est une aventure qui prendra neuf ans pour s’achever), ils se lancent!

Le reste est raconté dans cet ouvrage[9]; une histoire urbaine à la fois si simple et naturelle, mais aussi dramatique, visionnaire, viscéral et touchante. Nul besoin de dire qu’encore une fois, les « méchants » étaient du côté de la ville et dans les ministères; mais aussi leurs meilleurs alliés. La publication du livre en 2007 coïncidait avec les 20 ans de la Coopérative du Petit-Champlain. On souligne cette année ses 40 ans⁠[10]. Lisez ce livre et décuplez ainsi le plaisir de votre prochaine visite.

[1] À ce propos, mais sur une tout autre échelle, voir la « rue Sous-le-Cap », un peu plus loin dans le quartier.

[2] Comme pour inventer un néologisme ; faire rimer avec « momification ».

[3] Afin de se faire une idée de la transformation radicale subie par l’inventaire immobilier patrimonial de la Place Royale, et de ce qui attendait les immeubles de la rue du Petit-Champlain si cette folie n’avait pas été miraculeusement déviée par le « rêve » de Jacques de Blois et Gerry Paris, on pourra lire avec plaisir l’article d’Isabelle Faure (basé sur sa thèse), Critique du projet de Place Royale à travers les valeurs investies dans sa politique de conservation, Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, 25(1), 43–55.

[4] Seule l’église Notre-Dame-des-Victoires est authentiquement d’époque, tout le reste n’étant que l’équivalent d’un décor de scène ou comme un Disneyland historique.

[5] Ne voilà pas si longtemps, avant la mise en place de la Promenade Samuel-De Champlain, le boulevard Champlain n’était rien de moins qu’une quasi-autoroute.

[6] Je ne sais pas combien de temps cela va durer, mais la Société historique de Québec a fait ce post Facebook en 2020 qui explique le contexte et l’influence du Concept général.

[7] Plus comme des centaines de milliers, pour respecter l’époque et le lieu.

[8] Selon Jacques de Blois, qui écrit ici « avec l’assentiment de mon ami et associé Gérard Paris », tous leurs ententes et contrats se sont conclus par une poignée de mains, rien de plus.

[9] En 2016, la fille de Jacques de Blois réalisait un documentaire sur l’aventure du Petit-Champlain tel que vécut par son père et Gerry Paris. À voir.

[10] Un numéro spécial de la revue de la Société historique de Québec (SHQ), Québecensia, Vol. 46, no 1, mai 2026, est justement consacré au Petit Champlain : quatre siècles entre fleuve et falaise. On peut se le procurer sur le site de la SHQ.

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