Une troisième voie

Les escalier publics en fer de la ville de Québec—Entre fonctionnalité et représentation, 1880-1900. Marie-Ève Bonenfant, Les éditions du Septentrion, 2006, 200 pages. Lu en format pdf.

Photos/illustrations : Après la première photo, les deux autres sont prises du haut de l’escalier Lépine (au fond de la rue Saint-Augustin, intersection de la côte d’Abraham, quartier Saint-Jean-Baptiste). Les deux suivantes sont lors de l’arrivée en bas (rue de Saint-Vallier, quartier Saint-Roch). Une avec l’arche exceptionnelle de fer forgé et l’autre avec les bretelles d’autoroute pour lesquelles un quartier entier de Québec fut démoli. Ensuite, deux photos de l’escalier du Faubourg (au bout de la rue de la Couronne, toujours dans Saint-Roch). Les deux photos suivantes sont, dans l’ordre, une plaque à l’entrée de l’escalier Casse-Cou, commémorant les réaménagements de 1971 et, finalement, une vue en haut de ce même escalier, qui fait le lien entre la Côte-de-la-Montagne, et la rue du Petit-Champlain, que l’on aperçoit en contrebas (en lien avec la rue Sous-le-Fort et plus bas, au tournant, la place Royale). Photos de l’auteur, août 2026.

Série vacances

Lorsque je suis allé visiter les quatre escaliers qui font l’objet de cet ouvrage de madame Marie-Ève Bonenfant, je dois avouer avoir subi un certain choc devant leurs états de décrépitude. Je ne voudrais pas que cette chronique dégénère en lamentations sur l’état de nos « infrastructures », mais force est de constater qu’il s’agit d’une forme spécifique d’infrastructures (des escaliers) et que ceux-ci concernent donc une clientèle fragile, les piétons, qui sont certainement les plus négligés de la voie publique. Ce qui est le plus évident, surtout dans le cas des deux escaliers reliant les « faubourgs », Saint-Jean-Baptiste (en haute ville) et Saint-Roch (en basse-ville), c’est la négligence et la détérioration accumulée, semble-t-il depuis des décennies ? Que lire dans le fait que ces deux escaliers s’adressent à un public de proximité⁠[1], des citoyens qui élisent de marcher pour se rendre aux activités ou au travail entre ces deux quartiers ? Comme on l’apprend en lisant cet éclairant livre⁠[2] de Marie-Ève Bonenfant, ces deux escaliers, du nom de Lépine⁠[3] et de du Faubourg⁠[4], ont été choisie pour modernisation, à la fin du 19e siècle, dans un but pratique, évidemment, mais aussi afin de transmettre un message, celui d’une administration municipale qui travaille pour que la ville soit aux services de ses citoyens, mais surtout au service de sa bourgeoisie, la population au cœur du projet de légitimation des élites politiques municipales. Le matériau de construction choisi assiste dans l’effort de modernisation : le fer joue son rôle dans la structure, le soutien « moderne » de cette infrastructure urbaine et le fer forgé, pour sa part, dans le rapport avec le public, en étant modelé afin de communiquer un message civique d’identification. Il y a aussi la forme rectiligne de ces escaliers qui participent dans ce message de modernité (l’escalier du Faubourg prend sa forme actuelle en paliers seulement en 1931, suite à des modifications dans la trame urbaine ; voir note 4 pour cet historique).

Avec l’intensification de la circulation piétonne entre les faubourgs de la haute et de la basse-ville, mais surtout, suite à un changement dans le motif de cette circulation, passant de déplacements pour le travail à des déplacements motivés par la nouvelle consommation « de masse » se déroulant rue Saint-Joseph, en basse-ville, l’époque était mûre pour moderniser l’infrastructure facilitant ce parcours, en coupant à travers la Côte d’Abraham. L’escalier Lépine permet ainsi de couper, en ligne droite, à travers le fouillis urbain de l’entre-deux et de se retrouver presque immédiatement à destination. À partir de Saint-Joseph, le parcours commercial conduit vers la rue de la Couronne, qu’il est alors possible de remonter pour prendre les escaliers du Faubourg et retourner chez soi, en haute ville.

LES CHOSES SONT LÉGÈREMENT DIFFÉRENTES dans le cas des escaliers Casse-Cou et Charles-Baillairgé, surtout le public ciblé par leurs messages symboliques n’est pas le même, ce qui ne les empêche pas d’avoir, à la base, cette fonction pratique et de représentation que l’auteure examine si exhaustivement dans l’ouvrage. En fait, du moment que Lord Dufferin va à l’encontre des élites de la ville et offre un plan de mise en valeur des fortifications, et que cette vision finit tant bien que mal à recueillir une certaine adhésion, surtout grâce à la montée du tourisme comme « industrie » viable et profitable, il fallait que la ville actualise, pour cette clientèle étrangère temporaire, mais massive, les escaliers qui facilitaient le passage dans le Vieux-Québec, entre la ville haute et basse⁠[5].

Il existe depuis toujours le chemin de la Côte-de-la-Montagne, et des escaliers sont apparus très tôt dans ce secteur afin de combler le besoin des gens à pieds de « couper » les longues courbes inévitables afin de permettre le transport entre les deux niveaux de la vieille ville. Mais une fois que ces lieux ne se voulaient plus seulement le repaire des locaux et d’une économie maritime et sylvicole, mais attiraient de plus en plus cette nouvelle clientèle qui n’avait d’autre but que de ce laisser charmer par une ambiance urbaine à la fois romantique et aux connotations d’un autre âge, il devenait impératif que les infrastructures qui permettaient ces déplacements et ce parcours soient à la fois esthétiquement stimulantes et fonctionnellement sécuritaires. Et l’un n’empêchant pas l’autre, tout en mettant de l’avant son côté nouvellement valorisé de ville historique, Québec ne voulait pas moins s’afficher comme ville moderne, de son temps et, pourquoi pas, à l’avant-garde sur le plan des infrastructures. Il est difficile (en fait, impossible) de s’en rendre compte avec ce qui se trouve en place maintenant, mais ces deux escaliers avaient une structure et une ornementation en fer et fer forgé, conçu par « l’ingénieur de la Cité » de l’époque, l’architecte Charles Baillairgé. En fait, à moins aussi de lire ce livre, ce que je recommande, une autre façon de conceptualiser ce que pouvait être et représenter ces escaliers au moment de leurs mises en place, à la fin du 19e siècle, serait d’aller voir la clôture en fer forgé qui entoure la façade de la Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, qui est aussi l’œuvre de Charles Baillairgé. Comme quoi il est possible d’entretenir et de présenter à ses citoyens du mobilier urbain respectueux du génie constructif et attaché à leurs histoires.

[1] Et surtout pas un public de touristes, puisque, dans le cas de l’escalier Lépine, par exemple, ce dernier est devenu quasi introuvable à moins de bien savoir naviguer dans le quartier Saint-Jean-Baptiste.

[2] Qui était à l’origine sa thèse de maîtrise en histoire de l’art à l’Université Laval.

[3] Cet escalier se trouve en bas de la rue Saint-Augustin, dans Saint-Jean-Baptisme, et débouche sur la rue de Saint-Vallier, dans St-Roch. Cette zone du quartier Saint-Roch a été complètement rasée pour faire place aux bretelles de l’autoroute Dufferin Montmorency. C’était avant ce qu’il y avait de quartier chinois à Québec. Une histoire abrégée de l’escalier Lépine est racontée sur cette page Web de la Ville de Québec.

[4] Cet escalier se trouve en haut de la rue de la Couronne, dans le quartier Saint-Roch, et mène en bas de la rue Sainte-Claire, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Pour un bref historique, on consulte cette page Web de la Ville de Québec.

[5] On inclut généralement dans la « basse-ville » de Québec les quartiers traditionnels de Saint-Sauveur, de Saint-Roch et la partie du Vieux-Québec en bas et à l’ouest de la Côte-de-la-Montagne. Dans le cas spécifique des escaliers Casse-Cou et Charles-Baillairgé, on fait référence à une zone qui englobe la place Royale et surtout, les rues du Petit-Champlain et Sous-le-Fort. Pour des photos et un historique de l’escalier Charles-Baillairgé, on consulte cette page Web de la Ville de Québec. Il est facile de confondre (comme il m’est arrivé de le faire !) cet escalier avec celui de la porte Prescott, qui fait le lien entre la promenade Dufferin et la Côte-de-la-Montagne.

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