White Flight—Atlanta and the Making of Modern Conservatism. Kevin M. Kruse, Princeton University Press, 2007, 325 pages.
À une époque où la haine, la ségrégation raciale et Jim Crow étaient pourtant la pierre d’assise du système politique, social et économique des anciens États américains confédérés, et particulièrement d’un état comme la Géorgie, William B. Hartsfield, maire de la ville d’Atlanta, capitale de l’État et une des plus grandes villes de la région, aimait à proclamer sur toutes les tribunes que sa ville était «The City Too Busy to Hate». Maire durant un règne sans partage de 1942 à 1962, il était la figure emblématique d’une coalition de «modérés» qui avaient pour mandat de «booster» les affaires de sa vaste municipalité et de ne jamais laisser la pression croissante pour le respect des droits civiques et la question explosives de l’intégration (des écoles, établissements d’affaires, des services publics) venir poser un obstacle à cette harmonie de surface et ainsi ternir cette image de marque. Les édiles politiques et l’élite du monde des affaires étaient déterminés à laisser à d’autres villes et États voisins le pire de cette période.
La coalition maintenue par le maire Hartsfield, composée des grandes entreprises ayant fait la réputation de la ville, comme Coca-Cola, et des grandes figures d’une communauté Noire en pleine transformation, trouvait son équilibre dans la volonté de maintenir cette réputation d’Atlanta comme la ville où Blancs et Noirs pouvaient s’entendre pour faire fonctionner l’économie et assurer l’harmonie sociale. En fait, tout au long des années 1950, cette «coalition des modérés» sera mainte fois testée, au point d’en arriver à sa rupture, juste après la retraite du maire Hartsfield en 1962.
L’histoire que nous raconte Monsieur Kevin M. Kruse est celle de la fracture progressive de cette coalition et de l’émergence d’un bloc de plus en plus déterminé et vocal de Blancs qui rejette la réalité matérielle de l’intégration. Et pour réussir ce rejet sans en subir le blâme ou en payer le prix, il leur sera nécessaire de faire évoluer l’argumentaire pour justifier la perpétuation de cette ségrégation, non plus de jure, mais alors plus insidieusement de facto. Pour que rien ne change, au fond, tout devra changer en surface.
Sur les traces de White Flight
Les années soixante sont la décennie où le bouillonnement contenu par la «coalition des modérées» passe à l’étape des gros bouillons. Les changements dans la composition «raciale» de plusieurs quartiers d’Atlanta entrainent de nouvelles exigences en termes de gestion municipale (police, parcs, golfs et piscines publics) et paramunicipale (autobus, écoles). Pour une majorité de la population blanche, l’Atlanta «Too Busy to Hate» a fini par devenir l’Atlanta «Too Busy Moving to Hate», en fuite contre la réalité nouvelle. Dans un vocabulaire qui trouve des échos parmi les NIMBY d’aujourd’hui, la population blanche tentera de «défendre» certains de «leurs» quartiers des «intrusions» afro-américaines. Après l’échec des appels à la «solidarité» (par les Columbians ou le Klan) contre les ventes immobilières et des recours à la «persuasion» (intimidation/violence et destruction de la propriété), une majorité de la population blanche, pour maintenir son pouvoir de mainmise et d’exclusion, adoptera une stratégie de «retrait» vers les banlieues, plus «défendable» politiquement, socialement, économiquement et territorialement.
Tout ceci se déroule avec, en toile de fond, la mise en place de mesures pour réaliser la déségrégation des écoles (10 ans après la décision dans Brown) et après le passage de la loi fédérale sur les droits civils, de la déségrégation des services publics et des établissements d’affaires. Atlanta a été un des fers de lance de ce mouvement et la ville qui a permis de tester positivement ces nouvelles dispositions devant les tribunaux. Même si les ségrégationnistes flamboyants à la Lester Maddox finiront par perdre ces batailles, elles auront définitivement mis un terme à la coalition des modérées et les mécanismes institutionnels garants de cette ségrégation ont souvent muté et se dissimulent dans un registre de «liberté» et de «droits» et même de privatisation.
Comme le démontre Monsieur Kruse, ce que la résistance ségrégationniste a perdu en batailles dans l’espace public, elle a gagné en stratégie furtive de «défense» qui embrouille les véritables enjeux. Le «freedom of association», le «right to choose», la réglementation de «protection» sont maintenant autant de notions utilisées comme arme pour s’approprier des «droits» discriminatoires à même l’espace public.
White Flight devient une lecture essentielle pour le voir.