Segregation by Design—Local Politics and Inequality in American Cities. Jessica Trounstine, Cambridge University Press, 2018, 262 pages. Ebook lu sur l’application Kindle.
Les motifs profonds d’un phénomène sont aussi importants, sinon plus que ceux déclarés ou affirmés ouvertement. Surtout si ce dernier provoque des conséquences négatives reconnues, ou que les bénéficiaires d’une politique donnée ne se concentrent qu’à l’intérieur d’une tranche plutôt restreinte et déjà grandement avantagée de la population. Il faut alors se demander si les coûts du maintien de ces politiques sont congrus avec ses externalités sociales néfastes. Mais il devient d’autant plus difficile de faire la part des choses si le groupe sur lequel retombe la majorité des bénéfices a réussi à s’isoler et se protéger de ces externalités par la création d’un univers spatial, un territoire défendable où la perpétuation de ces avantages est considérée comme légitime, un droit naturel, démocratique et citoyen.
Le premier obstacle franchit de façon astucieuse et originale par Segregation by Design est justement de faire la démonstration que cette ségrégation by design existe, que sans une vigilance constante et active elle fini inextricable par s’ancrer dans tout phénomène contrôlé (réglementé) et qu’elle est le vrai moteur derrière la mise en place de ces politiques de maitrise ou d’exclusion du territoire et des biens publics. L’expression n’est jamais utilisée par l’auteure, mais la tâche à laquelle Madame Jessica Trounstine s’attelle dans son ouvrage est un peu l’équivalant, dans cette province, de faire la preuve du racisme systémique qui mine la mission de nos institutions publiques et de plusieurs de nos orientations législatives et réglementaires. Madame Trounstine ne cherche pas ici à démontrer qu’une municipalité spécifique, une agglomération métropolitaine, une politique ou qu’une manière de taxer (ou de ne pas taxer) découle de motifs explicitement ségrégationnistes. Elle fait toutefois le constat de la primauté qu’exerce la protection des valeurs immobilières (résidentiel privé) et à partir de ce constat, démontre que l’échafaudage réglementaire et les restrictions d’accès aux biens publics sont un des premiers remparts et gardiens de cette ségrégation institutionnelle au niveau local, municipal et métropolitain, avec tout ce que cela entraine comme discrimination systémique.
Nous nous trouvons dans une dynamique différente au Canada et au Québec, mais il est bon de lire comment cette frontière est parfois ténue.
Sur les traces de Segregation by Design
D’autant plus que, comme nous le verrons avec le prochain livre et comme l’auteure le montre dans cet ouvrage, le voile de légitimité de la démocratie locale qui recouvre ces concessions institutionnalisées que sont les municipalités est un phénomène assez exceptionnel dans notre culture politique. Voilà pourquoi les externalités négatives engendrées par la réglementation d’exclusion instituées par les municipalités passent sous le radar de tout contrepoids politique. Dans les circonstances, il est même assez difficile de faire le montage d’un portfolio réglementaire inclusif.
Comme démontré par Madame Trounstine dans l’ouvrage, à travers le dernier siècle et quart, la manifestation territoriale de la ségrégation a connu plusieurs échelles avant d’aboutir et de se solidifier, depuis le phénomène universel de la suburbanisation, à l’échelle municipale et métropolitaine. En s’appuyant sur une vaste littérature documentant les conséquences de la ségrégation dans l’espace (exclusion et crise du logement), sur le plan sociologique (dynamique raciale), économique (opportunités), politique (polarisation) et au niveau de l’accès à des biens publics de qualité, l’auteure rappelle que l’enjeu n’en est pas juste un de motivations déplacées, mais que l’extirpation des mécanismes perpétuant ces mécaniques d’exclusions est à la racine de tout avancement citoyen.
Ainsi pour démontrer que le système de gouvernance locale américain relève d’une ségrégation by design, l’auteure met à contribution les outils de l’analyse par régression statistique. Lorsque calibrés efficacement, ceux-ci permettent de faire ressortir des tendances et de les attribuer à un élément particulier; dans le cas à étude, à une volonté ségrégationniste à l’échelle municipale et se répercutant à l’échelle métropolitaine. C’est cette approche qualitative, combinée à une preuve quantitative, tournée vers la construction de questions aux solutions statistique, élaborée à partir de nombreuses variables (recensements, enquêtes, sondages, base de données) colligées pour de multiples villes et territoires à travers plusieurs décennies, qui donnent aux résultats présentés par Madame Trounstine une pertinence et une originalité qui trouve peu d’équivalant dans la littérature. C’était probablement le seul moyen de démontrer la nature «systémique» de cette ségrégation. Et pour ceux qui ont la chance de se faire entendre, cela donne une chance de reconstruire sur de nouvelles bases.