Golden Gates—The Housing Crisis and a Reckoning for the American Dream. Conor Dougherty, Penguin Books, 2021, 304 pages [e-book lu sur l’application Kindle]
La pénurie de logements est bien établie, non seulement dans les grandes métropoles américaines des côtes est et ouest, mais aussi dans les métropoles de l’intérieur, comme en fait foi cet article récent du NYT. Au pays, les données de la SCHL indiquent que nous vivons un resserrement dans l’offre, la variété et l’abordabilité des logements. Mais avant d’examiner notre réalité locale, pourquoi ne pas regarder du côté de la ville qui est devenue le symbole en la matière, San Francisco elle-même? Pourquoi cette ville, nirvana et phare du progressisme, se trouve-t-elle à incarner la crise?
En choisissant de suivre l’évolution de quelques acteurs clés de la scène locale, Monsieur Conor Dougherty fait bien plus que de nous offrir une perspective sur les tribulations d’un écosystème assez unique et sympathique de personnages rattachés à The City by the Bay. Avec un rare talent pour situer ses personnages à l’intérieur de la trame profonde des courants idéologiques et politiques qui contribuent à façonner leurs actions, l’auteur dresse un portrait empathique et respectueux de chacun de ses acteurs dans un moment important pour eux, mais qui capture aussi du même coup une facette significative de la crise du logement. Les personnages choisis par l’auteur s’avèrent des guides engagés, parfois même malgré eux, sur les chemins sinueux et toujours embourbés de ce système dysfonctionnel.
Je prends comme exemple la personne de Sonja Trauss, qui en faisant une remarque sympathique à un projet de logements urbain lors d’une séance de commentaires à l’équivalant de son conseil municipal, se trouve, de fil en aiguille, à créer de toute pièce et à prendre le leadership d’un des premiers mouvements YIMBY (le groupe SF BARF—le double entendre est voulu! — et de Up for Growth, entre autres véhicule de changement). On apprend aussi, à travers le personnage du premier gouverneur Brown (Pat), et ensuite de son fils, Jerry, comment la Californie peut si confortablement et paradoxalement être à l’avant-garde d’une certaine croissance matérielle et économique débridée, des avancées technologiques de pointe, etc., et simultanément, être au cœur des mouvements de protection environnementaux, anti-croissance et même de décroissance.
Sur les traces de Golden Gates
Avec une population et une économie qui dépasse celle de nombreux État-nation, il ne faut pas se surprendre si la Californie s’affirme volontiers comme le foyer de plusieurs des débats en aménagement, de NYMBYism à YIMBYism. C’est la force de l’ouvrage de Monsieur Dougherty* d’illustrer comment ces deux impulsions peuvent si naturellement co-évoluer. La Californie, durant l’intervalle de 44 ans entre les quatre mandats des gouverneurs Brown (père et fils), est passée d’un État qui incarnait la croissance moderne à celui d’un État qui recherche toujours les avantages de cette croissance, sans plus vouloir toutefois négocier les difficiles accommodements indispensables qui y sont associés, comme le fait de construire plus de logements là où les gens veulent ou doivent vivre.
Cette gimmick du out of sight, out of mind a porté fruit une nanoseconde, facilitée par des politiques publiques axées autour de la logique automobile (toujours en vigueur). Mais bien vite, les effets pervers cumulatifs (empiétement environnemental, consommation effrénée des ressources [gaspillage]) finissent par prendre le dessus sur l’illusion d’une frontière infinie. En cheminant parfois sur plusieurs décennies avec les personnages clés de son récit, l’auteur illustre comment des structures mises en place pour affirmer les idéaux de mouvements de préservation légitime peuvent, avec le temps et aidées d’un système politique qui barre la route à toute évolution, en venir à paralyser le renouveau de l’espace et du tissu urbain. Le prix à payer : exclusion des nouveaux et explosion des inégalités.
Il ne reste plus alors qu’un système de dévitalisation urbaine à l’échelle locale et métropolitaine (étalement et concentration monofonctionnel, mobilité centrée sur l’automobile et limitation des opportunités, autant économiques que sociales). En plus, le détournement par des groupes hyperlocaux d’une réglementation environnementale nécessaire encombre les mécanismes démocratiques et leur capacité à répondre plus efficacement et durablement à nos besoins futurs.
Avec une technique narrative qui met au premier plan la réalité des gens qui ont créé le système, des gens qui vivent confortablement dans le système (homevoters) et les gens qui tentent de faire évoluer le système, Golden Gates se veut un récit fascinant et essentiel pour appréhender notre crise contemporaine du logement.
* Dans le cadre du podcast Talking Headways, il y a cette entrevue avec l’auteur. Une écoute qui en vaut amplement temps. Pour découvrir le travail récent de Monsieur Dougherty, voir cette page du NYT.
Note : Ce jeudi (2022-07-28), l’avant dernier dans notre série Habitation et logement avec Evicted et The Rent is too Damn High.