Evicted—Poverty and Profit in the American City. Matthew Desmond, Broadway Books (Penguin Random House), 2016, 422 pages.
The Rent is Too Damn High—What to do About It, and Why It Matters More Than You Think. Matthew Yglesias, Simon & Schuster, 2012, 68 pages.
Evicted fait partie de cette grande famille d’ouvrages basés sur la capacité d’un auteur à se fondre et à observer, durant une certaine période et dans des circonstances données, la vie d’un groupe de gens spécifique ou hétéroclite. Dans un genre légèrement différent, mais sur les mêmes thèmes, on pourra penser à How the Other Half Lives, il y a plus d’un siècle, ou plus récemment, quelque chose comme le livre que nous avons revu la semaine dernière, Golden Gates. Pour la similarité de la démarche et des circonstances, l’auteur cite un ouvrage que je remarque de plus en plus cité dans ce que je lis, Tally’s Corner, et que j’ai bien hâte de lire moi-même. Toujours est-il, peu importe les comparaisons et les parallèles qui peuvent naturellement venir à l’esprit, Monsieur Matthew Desmond a simplement, avec Evicted, fait un travail qui demeurera longtemps unique et essentiel en lui-même.
En ayant réussi à se placer à la fois comme observateur et parfois, immanquablement, comme participant dans l’existence des gens qui sont dans le champ d’études de son travail, Monsieur Desmond se trouve à dépeindre leurs vies de la façon la plus nue et dépouillée qui soient. Ce sont là autant de vies qui, d’un côté, sont broyées par la machine des évictions et de l’autre, la vie des gens qui manipulent et mettent en marche cette machine. En incorporant, sur une période d’un peu plus d’un an, le quotidien et les relations de quelques familles de locataires et de leurs propriétaires du «North Side» de Milwaukee (principalement Noires), ainsi que de quelques ménages, du gestionnaire et du propriétaire d’un trailer park de l’autre côté de la ville (essentiellement Blancs), l’auteur fait le tour des réalités de tous ceux qui n’ont qu’un strict minimum (si même ça) pour se loger et des gens qui gagnent (très confortablement) leurs vies à fournir ces accommodations (logements, appartements, maisons, maisons mobiles).
Bien entendu, depuis les changements fondamentaux survenus avec la révolution industrielle, ce type de logement hautement profitable pour les propriétaires (de vrais slumlord) existe. Mais Evicted fait aussi la lumière sur un nouveau phénomène important.
Sur les traces d’Evicted + The Rent is Too Damn High
Et ce nouveau phénomène, son ampleur surtout, est bien entendu défini par le titre de l’ouvrage. En effet, comme le démontre l’auteur, parmi toutes les autres révélations et observation qu’il est possible de tirer d’un tel travail, non seulement l’utilisation de l’éviction comme arme de pression ou de «négociation» par les propriétaires est-elle chose courante, mais aussi l’éviction réelle, avec tout ce que cela entraîne comme chaos, est-il de plus en plus utilisée sans gêne comme outil de gestion, et ceci sur une échelle qui n’avait pas de précédent jusqu’à récemment. Les propriétaires ont clairement gagné sur leurs locataires et seul un assouplissement de l’offre sera en mesure de ramener un semblant d’équilibre.
Ce retour à une certaine forme d’équilibre est justement le propos de l’opuscule de Monsieur Matthew (Matt) Yglesias dans The Rent is Too Damn High. Son court texte de 2012 est justement basé sur le parti politique du même nom, qui connut ses heures de gloire dans l’état de New York. Matt était un blogueur bien connu avant de devenir un des fondateurs de Vox et maintenant évolue de manière indépendante avec son propre Substack, très prolifique. Avec le temps, Matt est un peu devenu un des porte-étendard du mouvement YIMBY, et ce petit volume contient d’une certaine manière un des meilleurs brefs résumés du problème (les prix insensés des loyers et du logement en général) et des solutions plausibles.
Essentiellement, il met le doigt sur la manière dont les outils légitimes de gestion des nuisances urbaines, de l’occupation (zonage, réglementation environnementale), de la qualité de l’aménagement et de la construction (implantation, lotissement, codes de construction) ont, avec le temps, été détournés (weaponize) pour servir d’instruments d’exclusion et de fermeture du marché à la faveur des seuls ménages déjà en place (incumbents) ou à très haut niveau de richesse familiale. Pourquoi ce blocage est-il aussi nuisible et contre-productif à ce moment-ci? Dans notre économie de services et du savoir, les opportunités se trouvent souvent à proximité des concentrations de richesse, des institutions d’enseignements supérieurs ou dans la mixité qui résulte d’un marché de l’habitation ouvert et flexible. Cet opuscule est un bon moyen d’ouvrir le débat*.
* Pour avoir une perspective plus proche de chez nous en la matière, je recommande aussi ces deux discussion sur la TVO. Une des entrevue est d’ailleurs avec Jenny Schuetz, dont nous avons revue le livre, The Fixer-Upper, il y a quelques semaines.