Contested Waters—A Social History of Swimming Pools. Jeff Wiltse, The University North Carolina Press, 2009, 288 pages. [e-book lu sur plateforme Kindle]
Pour les vrais mordus des piscines municipales, il n’y a jamais de moments hors saison pour s’en parler, lire sur le sujet ou se gâter en regardant des photos ou des plans des plus belles piscines municipales intérieures ou extérieures. Je suis un de ces mordus et c’est pourquoi nous avons le plaisir, en ce début de novembre, de parler du livre de Jeff Wiltse, Contested Waters. On aura cependant vite déduit qu’avec un titre pareil, il ne sera pas juste question des progrès extraordinaires en termes d’architecture, de mécanique ou d’hygiène qui auront permis aux municipalités de toutes tailles, de la fin du 19e siècle jusqu’à maintenant, de ce doter de ces hauts lieux de communion civique. Ce sont même des sites qui furent, durant la période de l’entre-deux guerre et pendant une saison par année, des endroits privilégiés et convoités de villégiature, presque en eux-mêmes des complexes balnéaires urbains.
Avant d’en arriver à ces moments de gloire civique, il faut toutefois savoir que le prix de ces aménagements municipaux spectaculaires ne se fera pas qu’une affaire de coûts. L’ouvrage porte bien sûr sur la situation chez nos voisins du sud, où rien ne peut se faire sans que la question « raciale » finisse par trouver une emprise, que ce soit dans le texte ou le sous-texte. Ainsi, nous vivons confortablement sans interroger nos actions sous une grille d’analyse similaire, mais sommes-nous justifiés dans ce comportement? L’observateur un tant soit peu curieux ne pourra s’empêcher de penser, quel devait être la situation ici, par exemple lors de l’ouverture du fameux Natatorium de Verdun, en 1940? En ce sens, le fait que l’infrastructure soit située loin dans la partie ouest de Verdun, là où la population était presque exclusivement d’extraction britannique, devait conférer une texture bien spéciale à la fréquentation des lieux. Trop souvent, il me semble manquer un questionnement franc sur nos réalités sociales de nos environnements urbains dans la province.
Qu’en était-il avec la construction, autour du nouveau siècle (1900), des bains publics dans les quartiers ouvriers de Montréal? Pour avoir un goût de ce que pouvaient représenter ces lieux à l’échelle d’un quartier, le Bain Émard est exemplaire. On constate que Montréal a contourné les questions épineuses en localisant ces lieux de manière à assurer une homogénéité de classe et des caractéristiques sociologiques de la clientèle. Pour la classe moyenne, il y avait les Y ou les clubs privés.
Sur les traces de Contested Waters
L’âge d’or des piscines publiques dans les états du Nord-est et du Sud américain est la période de l’entre-deux-guerre, avec une impulsion frénétique durant la période de la Second New Deal. Mais la tâche de l’auteur, brillamment exécuté dans ce livre, est de nous complexifier cette histoire. Si ces piscines communautaires se voulaient le point de convergence et de tous les mélanges à l’échelle d’une ville ou d’un quartier, qu’en était-il des questions de coexistence entre les sexes, les classes sociales ou entre les groupes ethniques, spécifiquement avec ceux identifiés ou qui s’identifie comme noirs? C’est principalement sur la longue et pénible histoire de cette « négociation » que l’auteur consacre son livre, et c’est une pièce essentielle dans le corpus de notre compréhension sociologique des politiques urbaines.
En sortant de l’ère progressiste de la gouvernance, un vent d’égalitarisme a soufflé sur la manière de faire de la politique municipale. Il devenait soudain possible de proposer des activités de loisir sans nécessairement les soutenir dans un encadrement rigide et moralisant. Les piscines municipales du 19e siècle et jusque dans les années 1910 avaient pour fonction le washing [of] the great unwashed. Mais une fois libérées de cet impératif (l’acceptation grandissante de la théorie des germes rendait cette conclusion inévitable), les administrations municipales ont laissé du lest au courant ludique. On allait insister pour que le simple plaisir d’être dans et autour de l’eau guide la conception et l’aménagement des piscines publiques. Rien ne pouvait plus être trop beau ou trop grand; l’affluence populaire se manifesta à travers toutes les couches sociales. Ce lieu de mélange civique réussit même à briser la barrière de la mixité des sexes, laissant libre cours à l’ambiance survoltée de ces rencontres sans filtre. Une icône de l’époque, Annette Kellerman, incarna pour plusieurs cette nouvelle façon d’être et de paraitre en public.
Où avant, il était possible de circonscrire l’utilité, la fréquence ou l’opportunité des contacts entre les sexes, ces contrôles se sont vite écroulés dans les énormes piscines destinées à divertir, amuser et libérer des soucis quotidiens ces masses urbaines de tous les horizons. Tous les horizons? Une frontière qui ne pourra être franchie était celle de la couleur de la peau. Ce livre est l’histoire de la manifestation urbaine et sociale de cette haine raciste, dans toute sa complexité et des moyens déployés pour la maintenir, l’actualiser et même la nourrir, selon les lieux et l’époque.