Le mythe tenace de la folk society en histoire du Québec. Jacques Rouillard, Septentrion, 2023, 218 pages.
Série essai historique — A tous les deux mois
Lorsqu’on regarde de plus près, même pour un simple amateur, l’histoire particulière des villes, des villages et du territoire rural du Québec met en porte-à-faux le compte-rendu conventionnel voulant que la population canadienne-française ait vécu sous l’emprise de l’Église, en mode « survivance », de la Conquête (1760) jusqu’à l’éveil de la Révolution tranquille. Mais n’étant pas historien et doté, somme toute, d’une connaissance limitée de l’histoire de la province, il était difficile de mettre le doigt sur ce qui ne tournait pas rond. En particulier, à la source de mes doutes était que chaque fois que je plongeais dans une histoire urbaine ou que j’en apprends davantage sur une localité, je constatais presque toujours une grande pluralité, sur tous les plans, et ceci peu importe l’époque. Les gens se mobilisent tant bien que mal, les commerçants, marchands et industriels canadiens-français se regroupent, des organisations de tout genre se forment, et pas uniquement de nature confessionnelle. Même si la franchise est loin d’être universelle (soit que les femmes n’ont pas le droit de vote, soit que seulement les propriétaires ont la prérogative, etc.), la vie politique sur les fronts municipaux, provincial et fédéral entrainent une mobilisation et des discussions vigoureuses sur toutes les tribunes disponibles (pamphlets, journaux et revues; à la radio à partir des années 1920-30). Les manifestations et rencontres de tout genre abondent. Je ne serais pas le premier à le faire remarquer, mais le nombre et la diversité des associations de toute nature, dans toutes les communautés et à travers celle-ci, représente la soif légitime que nous avons tous d’être en contact avec autrui. Ceci demeure vrai, peu importe ce qui était dit en chaire lors des grandes messes dominicales.
D’ailleurs, si l’emprise de l’Église était si total sur les consciences, pourquoi un gouvernement du Parti libéral à Québec (réélu avec de fortes majorités) de 1897 à 1936? Et ensuite, de 1939 à 1944? Qui se souvient de l’Action libérale nationale (ALN)? Du programme progressiste du Parti libéral adopté en 1938, à Québec? Des mesures progressistes adoptées par le gouvernement d’Adélard Godbout? Qui se souvient que l’Union nationale n’a pas gagné le vote populaire lors de sa victoire qui l’aura installé au pouvoir en 1945, jusqu’en 1960?
Sur les traces de Mythe tenace de la folk society en histoire du Québec
Ce que monsieur Jacques Rouillard vient offrir est une genèse de la façon dont s’est construit le consensus autour de plusieurs notions tenaces (des mythes) sur ce discours qui fait de la population canadienne-française une sorte de « folk society ». En faisant reposer notre compréhension de l’histoire sur une lecture purement culturelle de la société, on se retrouvait avec un corpus d’une profondeur plutôt limité. De plus, loin d’impliquer de véritables connaissances historiques, ce corpus fut essentiellement bâti à travers des sociologues associés à l’école de Chicago. Pour les intellectuels, autant d’ici que d’ailleurs, qui ont basé leurs lectures de la société canadienne-française sur ce corpus, c’est un matériel qui allait surtout permettre de réconforter plusieurs préjugés faciles.
Ainsi, on se retrouvait longtemps à renforcer la notion que les Canadiens français d’avant 1960 étaient ce peuple triste, passif et refermé sur lui-même (on dira même xénophobe, raciste et antisémite), sous le joug de la religion, l’Église catholique et son idéologie (l’ultramontanisme) qui légitime le contrôle des institutions de cette société. Dans ce moule, notre monde des gens d’affaires était sans envergure ou ambition, et surtout, sans moyens. Toujours selon cette conception, notre parlement et nos politiciens étaient sans programme, sauf celui soufflé par l’Église. Fondamentalement, notre société se caractérisait par un repli sur soi qui interdit l’assimilation de toute autre culture, surtout pas celle des États-Unis ou du reste du pays, avec l’anglais honni qui finira par dominer et entrainer la perte et l’effacement de la nation. Jacques Rouillard vient enfin faire voler en éclat cette vision « folk society ». Celle-ci était tenace parce qu’elle conforte et donne un rôle flatteur, d’avant-garde même à ces sociologues et d’intellectuels influant de la période juste avant et juste après la Révolution tranquille. La sociologie s’est implantée plus rapidement dans les universités; et c’est seulement après que les premières cohortes d’historiens, formées aux outils de cette discipline, ont finalement émergé durant les années 1970-80 que les premiers travaux sont enfin venus nuancer notre passé. Un exemple de cette nouvelle vague se trouve dans les deux tomes d’une histoire du Québec contemporain par Linteau, Durocher et Robert.
Jacques Rouillard nous donne les outils pour que nous puissions une fois pour toutes nous débarrasser de ce mythe tenace et auto-infligé. Le moment est mûr pour enfin laisser tomber cette noirceur dans la lecture de notre histoire; pour ceux qui l’auront lu, c’est maintenant notre devoir de passer le mot.