Strong Towns : A Bottom-Up Revolution to Rebuild American Prosperity. Charles L. Marohn, Jr., Wiley, 2020, 246 p.
J’ai eu la chance de vivre l’aventure urbaine proposée par Strong Towns depuis le début de ce qui n’était que le blogue d’un certain Charles (Chuck) L. Marohn, ingénieur un peu insolite de la petite ville de Brainerd, MN. Chuck est l’incarnation de ce que l’on appelle le « Minnesota Nice », cette façon d’être qui combine à la fois le confort avec soi-même et l’ouverture intéressé envers l’autre. C’est une attitude propice à qui veut faire progresser de nouvelles manières d’aborder l’urbanité, et dans ce cas particulier, l’urbanité contemporaine américaine.
Au début des années 2010, lorsque M. Marohn a lancé le blogue Strong Towns, il était une de ces rares voix originales aux États-Unis à questionner le développement urbain avec, à son cœur, le tout-à-l’auto, les voies d’irrigation autoroutières, l’emprise du réseau dit « supérieur », les « stroad », la séparation hermétique en fonctions de l’espace urbain et les labyrinthes inextricables des banlieues.
Mais ce qui est vraiment fascinant est que Chuck Marohn faisait ce « yeoman’s work » d’un point de vue clairement et ouvertement conservateur. À ce jour, ceci demeure assez exceptionnel. Cette sensibilité se manifeste partout dans l’approche Strong Towns, qui prend un soin particulier à faire une démonstration économique, axé sur la recherche d’une valeur à long terme et non seulement une profitabilité purement financière. Charles Marohn déploie plusieurs outils narratifs afin d’illustrer les mirages et l’illusion de la croissance entraînée par les schémas de développement urbain courant. De manière plus regrettable toutefois, on note une affinité à certains montages archaïques et moralisateurs caractéristique du tempérament conservateur.
Le livre de Chuck arrive autrement à un moment singulièrement approprié, parce qu’il ouvre la conversation avec le meilleur de cette sensibilité. J’apprécie l’évolution commencée par le blogue à une voix (celle de Chuck) et qui a grandi au point de devenir une plate-forme authentiquement multidimensionnelle; le mouvement Strong Towns, fort de son membership, son site Web et maintenant les multiples podcasts, qui communiquent les nuances de ce qu’il est convenu d’appeler une certaine « attitude » Strong Towns. Le livre se veut donc une synthèse constructive de ce que l’on aimerait voir plus souvent émerger, surtout du côté droit du spectre.
Sur les traces de Strong Towns
L’auteur a fait le choix de nous présenter sa bibliographie sous forme de notes en fin de chapitre. Si l’on suit le moindrement les articles sur le site Web, mais surtout les podcasts produits par Strong Towns, on reconnaîtra bien vite l’univers des auteurs cités et les autres références, comme Cognitive Architecture: Designing for How We Respond to the Build Environment (2014). Dans le cadre des entrevues effectuées pour son podcast avant la parution du livre, Chuck en avait justement fait une avec un des auteurs, Ann Sussman.
Comme je le mentionnais, le penchant conservateur vient avec son lot de « blind spots ». « This is a central theme for both [Nassim Nicholas] Taleb and [Jared] Diamond, the two modern authors who have most influenced my thinking on these subjects. » (p. 105). Je laisse aux lecteurs.trices le soin d’en venir à leurs propres conclusions, mais disons qu’on parle ici de deux auteurs assez problématiques. Pour M. Taleb, Chuck reprend certaines analogies de ses livres The Black Swan (2010) et Antifragile (2014). De M. Diamond, il cite The World Until Yesterday (2013). Charles Marohn donne aussi le plancher à James Howard Kunstler. Ce dernier est un cas spécial, puisqu’il s’est fait connaître dans les années 90 avec The Geography of Nowhere (1994), une perspective non sans valeur mais limité sur la banlieue. Le livre cité spécifiquement par Chuck ici est The Long Emergency (2005), qui marquait sa descente dans l’univers sombre entre moralisation et misanthropie.
Je retrouve mes atomes crochus avec Chuck lorsqu’il qualifie Cities and the Wealth of Nations: Principles of Economic Life (1985) de “most insightful economic analysis since Keynes” (p. 167). J’ajouterais The Economy of Cities (1970). Ces deux ouvrages de Jane Jacobs sont fondamentaux et originaux dans leurs illustrations du rôle pivot que peuvent jouer les villes et la manière de construire durablement ce rôle. Je ne comprends pas que ces deux ouvrages ne semblent pas plus connus et commentés.
Un des auteurs cités par Chuck, au centre du modèle Strong Towns, est l’économiste Thomas Sedlacek et son ouvrage The Economics of Good and Evil: The Quest for Economic Meaning from Gilgamesh to Wall Street. Charles Mahrohn a fait une entrevue avec lui sur son podcast.
« The more reliant on the automobile a development pattern is, the less financially productive it tends to be » (p.232). L’auteur utilise les études faites en collaboration avec la firme Urban3, pour illustrer de façon convaincante cette réalité aux conséquences dévastatrices, si l’on s’y attarde le moindrement. Cette section (Chapter 7. Productive Places) est une des plus fortes du livre.
Je ne veux pas finir sans mentionner deux autres sources d’inspirations citées par l’auteur, pour qui voudrait intervenir de façon plus immédiate dans l’espace urbain. Un livre, Tactical Urbanism, Short-Term Action for Long-Term Change et le site Web d’une fondation, The Better Block Foundation. J’y reviendrais lorsqu’on parlera du livre.