The Colors of Law - A Forgotten History of How Our Government Segregated America. Richard Rothstein, Liveright Publishing (W.W. Norton), 2017, 342 pages.
Il y a de ces livres qui ouvrent les yeux sur une situation de manière qu’on ne croyait jamais vraiment les avoir ouvert. Avant cet ouvrage de monsieur Richard Rothstein, il aurait été facile pour certains de se convaincre que la ségrégation de facto des espaces urbains était l’œuvre d’une série de gestes malheureux et piètrement considérés. On ne veut pas imaginer que ces réalités soient la résultante de lois, d’un système réglementaire ou de l’implantation de politiques planifiée. Du moins, on aurait espéré que cette armature ségrégationniste de jure se soit éteinte aux États-Unis dès 1917, avec la décision de la Cour suprême dans Buchanan v. Warley, explicitement contre le zonage discriminatoire basé sur la « race ». Ce qui est resté par la suite n’était que de la discrimination de facto, perpétué par cette frange irréductible de racistes qui est le lot de toute population, non ?
Le cumul de la recherche historique, de l’analyse factuelle et des études de cas présenté dans ce livre vient mettre un terme définitif à ce mythe de la ségrégation de facto, œuvre de quelques individus marginaux prêts à enfreindre la loi. L’auteur démontre au contraire la survivance dans le temps d’une discrimination de jure, institutionnalisée, inscrite jusque dans les lois, la réglementation administrative et municipale, dans toutes les formes de politiques d’assistances. Qu’elles soient publiques ou implantées par des institutions privées (banques, assureurs) avec l’appui d’organismes publics. La quasi-totalité des conventions de propriétaires résidentielles comportaient des clauses particulières d’exclusion de toute personne non blanche, autant pour la vente que la location. Oui, tout ceci malgré la décision Buchanan v. Warley de 1917, le plus souvent même de façon explicite, sans rien occulter, ni dans les textes, ni dans les outils. Tout ceci est la définition même du racisme institutionnalisé, et ces pratiques poursuivent leurs œuvres macabres, aujourd’hui.
Notre profession (les urbanistes) est explicitement mise en cause ; il est choquant de lire à quel point des géants aux origines de la profession (comme Hartland Bartholomew ou Frederick Law Olmsted, Jr.) sont impliqués. On vit dans un monde réglementaire qui en est l’héritier, et chacun de nos gestes devrait maintenant viser consciemment à démanteler ce système discriminatoire.
Sur les traces The Colors of Law
Dès sa sortie, en 2017, ce livre a marqué un tournant dans le domaine. Il était un de livres de l’année sur Planetizen. Je crois en avoir entendu parler pour la première fois grâce à une entrevue avec l’auteur sur Fresh Air. Une recherche sur NPR permet aussi de découvrir un vaste matériel produit autour du livre et son auteur.
Comme l’admet l’auteur dans un commentaire sur son matériel bibliographique (p. 293-94), son ouvrage repose sur les épaules de bien d’autres chercheurs ayant chacun, à sa façon, contribué un morceau de la matière sur laquelle la thèse de son ouvrage repose. M. Rothstein cite deux œuvres principales, maintenant difficiles d’accès. Dans un premier temps, de Robert Weaver (premier secrétaire de HUD), The Negro Ghetto (1948) et de James A. Kushner, Apartheid in America, un « book-length » article dans le Howard Law Journal en 1980 (numéro 22). Troisièmement, l’auteur cite un ouvrage qui a déjà été mentionné ici, Crabgrass Frontier, de Kenneth T. Jackson ; j’avais aussi été surpris du traitement exhaustif et quasi pionnier, pour l’époque (1985), réservé à cette question de la discrimination de jure dans l’espace urbain résidentiel.
Toujours d’après monsieur Rothstein, un autre ouvrage fondateur est American Apartheid—Segregation and the Making of the Underclass (1993). Maintenant pour l’histoire de la ségrégation urbaine spécifiquement dans deux villes américaines majeures, on se référera à Making the Second Ghetto—Race and Housing in Chicago, 1940–1960 (1998) et The Origins of the Urban Crisis—Race and Inequality in Postwar Detroit (1996). Un livre que l’auteur recommande maintenant pour mieux assimiler la globalité et le côté quelque peu intraitable de la discrimination de jure, de Michelle Alexander, The New Jim Crow—Mass Incarceration in the Age of Colorblindness.
En dernier lieu, deux livres qui ont piqué ma curiosité dans la bibliographie. Si l’on veut comprendre comment les programmes du New Deal américain ont été créés avec des mécanismes explicitement discriminatoires, on peut lire When Affirmative Action was White—An Untold Story of Racial Inequality in Twentieth Century America. Si l’on pensait s’en sortir moralement en blâmant exclusivement les agglomérations du sud des États-Unis, Sundown Towns—A Hidden Dimension of American Racism semble exister pour nous laver de ces illusions.