La mairesse de l’arrondissement de Verdun, Madame Marie-Andrée Mauger, présidait hier soir (mardi) à une assemblée publique « d’information et d’échange » sur le sort que l’arrondissement réserve finalement au Natatorium, le bâtiment Art déco inauguré à l’été 1940 et qui est l’incarnation et le phare du site. Sans ce bâtiment spécifique, restauré et agrandi afin de tenir compte de l’évolution de notre société en quatre-vingts ans, il faut dire que le lieu perd substantiellement de son sens, autant dans la continuité historique que dans sa charge symbolique pour la collectivité verdunoise.
Le bâtiment photographié à partir du boulevard LaSalle, dans toute sa fonctionnalité simple et affirmée (on remarque les lampadaires du toit-terrasse) — 25 mars 1957 — Fonds d’archives de l’arrondissement de Verdun — Montréal, toute une histoire!
Mais en plus de Madame la Mairesse, des conseillers et d’un trio de fonctionnaires sélectionné pour expliquer au public (1) les « choix difficiles », il y avait aussi, bien en évidence, une autre figure. Curieusement, il ne fut pas introduit par le présentateur/facilitateur, qui a pourtant vaillamment conduit cette soirée.
Une journée d’été au Natatorium de Verdun. On remarque les gens qui profitent des bassins, mais aussi ceux qui profitent de la vue, sur le toit-terrasse — 1948 — Fonds d’archives de l’arrondissement de Verdun — Montréal, toute une histoire
Même si ce personnage voulait passer inaperçu, on parle quand même d’une grande figure du monde de la littérature, du journalisme et de la pensée politique du 20e siècle. Il est vrai qu’il avait une présence quelque peu fantomatique, mais comment pourrait-il en être autrement? Il a écrit des récits d’aventures à partir de ses propres exploits (durant l’horrible guerre civile (1936-39) dans la péninsule ibérique), des romans allégoriques, des récits de politique-fiction ou d’anticipation, selon l’époque ou le point de vue où l’on se situe. Il a fait du journalisme-réalité et a aussi écrit sur l’utilisation politique de la langue (anglaise). Mais hier soir, ce personnage était visiblement flatté et présent pour recevoir les honneurs que lui réservait la petite politique municipale de Verdun. Oui, George Orwell était dans la salle du conseil et ne pouvait faire autrement que d’admirer le travail de « novlangue » employé par l’administration de la mairesse Mauger.
Encore une fois, presque autant de monde sur le toit qu’autour des bassins — 23 juin 1913 — Fonds Conrad Poirier — BAnQ — Montréal, toute une histoire
Une des nouveautés terrifiantes dans le monde totalitaire de son plus célèbre roman, 1984, est la manipulation toujours plus sophistiquée de la langue afin d’obscurcir et de détourner les gens de la réalité avérée. Les intentions véritables sont encadrées par un vocabulaire servant à faire de l’ombre, au lieu de servir à éclairer le projet collectif proposé. L’ironie est que l’on utilise même souvent les mots qui mettent en valeurs le meilleur des aspirations contraires afin de mieux faire diversion sur la banalité médiocre et sans vision de ce qui est avancé comme « avenir radieux ».
Durant « les Olympiades de natation ». Foule autour du bassin de plongeons et sur le toit-terrasse, évidemment ! — 1966 — Fonds d’archives de l’arrondissement de Verdun — Montréal, toute une histoire
Ces techniques indignes d’une démocratie municipale ouverte et transparente étaient pleinement déployées hier soir lors de cette soirée « d’information et d’échange ». Madame la mairesse Mauger a commencé par dire, pour ajouté à la confusion, que le site demeure, quand le but de la soirée n’avait jamais été de parler du site, la discussion ayant toujours porté sur le bâtiment. Elle en a parlé en disant que c’était « le bâtiment que l’on traverse et où l’on va se changer et prendre sa douche ». Ah ben, si c’est juste ça, pourquoi tout le flafla? Si c’est vraiment juste un banal bâtiment utilitaire pour passer, se changer et prendre sa douche, pourquoi même nous avoir convoqués? Évidemment, c’est tout le contraire. En plus d’être le bâtiment-phare du site, distinctif et unique dans son contexte, c’est aussi le lieu où les gens pouvaient, jusqu’au début des années 1980, aller passer leur été sur le toit-terrasse, s’y restaurer en se délectant de la brise, du fleuve et des baigneurs (2) dans les deux grands bassins au sol. En termes de taille, seule la piscine extérieure de l’ile Sainte-Hélène viendra l’éclipser, à partir de 1953.
Quelques « Life Guard » bien fier de leur métier ! — 23 juin 1943 — Fonds Conrad Poirier — BAnQ — Montréal, toute une histoire
Maintenant, en avançant les deux scénarios qui ont été étudiés, la mairesse a présenté le choix comme étant celui entre la restauration ou la reconstruction. Blanc bonnet/Bonnet blanc donc? Reconstruction est un de ces mots orwelliens d’une merveilleuse ambiguïté lorsqu’on veut, par exemple, obscurcir la réalité d’une proposition de démolition. Vers la fin de sa présentation initiale, la mairesse Mauger s’est d’ailleurs échappée en disant qu’elle n’était pas « une partisane de la démolition ». Finalement, c’est alors cela que les mots cousus de double entendre tentait de dissimuler. Pourquoi ne pas avoir respecté les citoyens et le dire simplement, right from the top?
Révolution tranquille à Verdun ! Quelques baigneuses qui prennent la pose sur le tremplin du Natatorium — 26 août 1965 — Fonds d’archives de l’arrondissement de Verdun — Montréal, toute une histoire
La mairesse finit par dire que c’est une « conversation » qu’elle entreprend avec « humilité ». Une façon de démontrer cette humilité proclamée aurait certainement été d’utiliser des mots et un vocabulaire qui identifie clairement et ouvertement les intentions du « scénario » retenu. Une démolition n’a rien de la reconstruction. Pourquoi avoir pris ses commettants pour des valises? Même le quotidien numérique La Presse+ intitule ce matin son article sur la question « Le Natatorium de Verdun sera démoli ». Voilà, c’est dit (3).
(1) La soirée était aussi diffusée en direct sur la chaine YouTube de l’arrondissement. On peut la voir avec intérêt ici.
(2) Comme on peut le constater dans ce délicieux vox pop d’une époque maintenant révolue.
(3) Mais pour finir en beauté et avec le sourire, malgré tout, voici une belle page de « trivia » du Natatorium. Ou pour mieux comprendre la fierté civique engendrée par ce qui est vite devenue une institution pour la « Cité de Verdun », on lira cet article paru dans le quotidien The Gazette du 21 juillet 1951, Popular Open Air Pool Pays Verdun Dividends : More than 6,000 cool off in this outdoor pool on hot summer days.